samedi 17 septembre 2011

Boulevard de Charonne, la fin de 150 ans d'industrie

Le poste Nation, boulevard de Charonne (juin 2011)
   C’est le grand chantier du moment dans le onzième arrondissement. Dans ce quartier de l’est parisien, pas d’hôpital, de caserne ou de vastes dépôts de la SNCF ou de la RATP à reconvertir. Le réaménagement des 8.000 mètres carrés libérés par EDF au 63-69 boulevard de Charonne focalise donc l’attention. Les travaux ont commencé. Tout n’est cependant pas encore joué. L’ancien centre EDF sans grâce du 63 et les vieux bâtiments cachés derrière vont disparaître, pour être remplacés par un ensemble comportant des logements sociaux, une crèche, un accueil pour handicapés mentaux, une maison de santé et un commerce. Livraison prévue en 2014. Juste à côté, l’imposant poste électrique Nation devrait, lui, rester solidement planté le long du boulevard. Désaffecté depuis des années, il sera peut-être reconverti en salle de spectacle ou en centre culturel sur le brillant modèle de la Tate Modern, à Londres, rien n’est décidé.


Le chantier qui s’annonce marquera la fin de l’histoire industrielle de cet ilôt, histoire dont on retrouve les traces dès le milieu du XIXe siècle. A cette époque, sans doute vers 1860, un certain Chavagnat installe sur place une usine de ferblanterie. Elle emploie 150 ouvriers en 1872. En 1874, l’usine est reprise par Alfred Boas, un ingénieur centralien de vingt-huit ans, juif, qui a été blessé durant la guerre de 1870. Il s’associe au bout de quelques années à un autre ingénieur de huit ans plus jeune que lui, un polytechnicien également d’origine juive, Camille Rodrigues-Ely.
Mort du Lieutenant-colonel Froidevaux,
par Emile Renard


L’entreprise prospère, et devient l’une des plus importantes ferblanteries et zingueries de France. Une nuit d’octobre 1882, cependant, les lieux sont ravagés par un incendie. « Toutes les pompes à vapeur de la capitale furent mises en mouvement; mais l’intensité du feu était telle, qu’il ne restait plus qu’à préserver les maison voisines », rapporte la presse de l’époque. Le lieutenant-colonel des sapeurs-pompiers qui dirige les secours, François-Xavier Froidevaux, est tué pendant le sinistre, le corps fracassé par la chute d’une poutre. Il a droit à des obsèques solennelles, l’Etat commande au peintre Emile Renard un tableau sur sa mort héroïque, et une quinzaine d’années plus tard, son nom sera donné à une rue du XIVème arrondissement, le long du cimetière Montparnasse.

L’épisode n’entrave guère l’essor de la maison Boas, Rodrigues et Cie. Dès l’année suivante, l’usine est reconstruite, « dans de presque aussi mauvaises conditions qu’auparavant, grâce à l'incurie de l’Administration », accusera plus tard « La Revue socialiste, syndicaliste et coopérative ». L’effectif monte à 300 personnes en 1885, 360 en 1891, 450 en 1901. C’est que Alfred Boas et Camille Rodrigues innovent, déposent des brevets, font de la publicité. Ils ne se contentent pas de fabriquer des articles de ménage et de jardinage, des extincteurs, des chalumeaux, mais accompagnent aussi l’essor de l’automobile avec leurs phares à acétylène. « Rois des phares, phares des rois », assure leur réclame en 1908.
Publicité pour les phares BRC (1908)
Les deux dirigeants font fortune. Alfred Boas dispose d’un hôtel particulier à Paris et d’une villégiature à Montmorency. Il a ses entrées au parti radical. Il marie sa fille aînée, Claire, au journaliste Henry de Jouvenel (leur fils Bertrand sera lui aussi un journaliste fameux), et sa cadette, Suzanne, à l’architecte Emmanuel Gonse.


Après la mort d’Alfred Boas en 1909, Camille Rodrigues-Ely reste aux commandes boulevard de Charonne, et s’associe à son tour à un autre ingénieur, M. Gauthier. La maison devient donc Rodrigues Gauthier & Cie, mais la marque des phares demeure BRC, pour Boas Rodrigues & Cie.


Camille Rodrigues meurt à son tour en 1922. L’usine de phares et lanternes laisse alors la place à une usine électrique, qui sort de terre entre 1926 et 1929. Face à l’explosion de l’utilisation de l’électricité dans la capitale, les centrales de Saint-Ouen et Issy-les-Moulineaux ne suffisent plus. La Compagnie parisienne de distribution d’électricité (CDPE), ancêtre d'EDF, choisit donc de construire dans Paris deux nouveaux postes de transformation importants, à Nation et Tolbiac, afin de faire venir du courant produit plus loin de la ville. Le poste Nation, boulevard de Charonne, reçoit ainsi de l’électricité à 60.000 volts et l’abaisse à 12.000 volts. Mis en service en 1930, il alimente les sous-stations et centres de répartition du réseau parisien.
Haut de 24 mètres, ce bâtiment de deux grands étages est aujourd’hui toujours aussi impressionnant, avec sa grande nef de béton parée de petites alvéoles. Depuis sa mise à l’arrêt dans les années 1990, le poste a été vidé de ses transformateurs, disjoncteurs et autres régulateurs. Au rez-de-chaussée, le chariot électrique sur rail a également été enlevé. Le lieu est maintenant prêt pour une nouvelle aventure. 
Le projet immobilier retenu pour
le 63, boulevard de Charonne. A droite, le poste Nation.
(agence Brossy & Associés)


Vue du poste électrique Nation (décembre 2011)

Derrière le 63 boulevard de Charonne,
les travaux ont commencé (décembre 2011)
A l'intérieur du bâtiment, vue sur une porte monumentale (juillet 2013) 

1 commentaire:

  1. Bonjour
    La fille de Alfred Boas, Suzanne était elle championne de France de golf (Fontainebleau en 1914) ?

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