samedi 24 septembre 2011

Rue des Francs-Bourgeois, de l’or dans les cendres

   La Société des cendres. Un nom mystérieux, un rien inquiétant. Dans l’immeuble qui porte cette inscription, cependant, pas de messes noires ni de cadavres. 

Le secret du 39, rue des Francs-Bourgeois est à chercher ailleurs : derrière sa façade classique se cache une usine, l’une des dernières qui ait fonctionné dans le Marais. Elle n’a cessé de tourner qu’en 2002, et les machines sont encore sur place, intactes, prêtes à redémarrer. Sa fière cheminée de brique rouge, haute de 35 mètres, reste bien visible du jardin Francs-Bourgeois-Rosier, juste à côté.

Ce n’était pas une usine comme une autre. Des « laveurs de cendres » y oeuvraient. Un métier méconnu. Il consiste à traiter les déchets des bijoutiers et joaillers, afin de récupérer l’or, l’argent ou encore le platine qui s’y trouvent mêlés à toutes sortes de poussières.
Le grand atelier et la verrière (septembre 2011)
Jusqu’au milieu du XIXème siècle, cette activité était confiée à des professionnels. Mais les orfèvres et autres bijoutiers parisiens trouvaient le service mal effectué et trop coûteux. Ces intermédiaires « ont fait de cette opération une industrie fort avantageuse pour eux, au grand détriment du commerce de la bijouterie », pestaient-ils. 

En 1859, les bijoutiers choisissent donc de s’occuper eux-mêmes des rognures et autres limailles minutieusement récupérées dans leurs ateliers, et créent à cette fin un outil commun, la Société des Cendres. Une sorte de coopérative, dont les clients – plus de 500 spécialistes des métaux précieux - sont aussi les actionnaires. 

"Cette société ayant pour but bien plutôt d’éviter les pertes que de faire des bénéfices, il était important qu’elle n’eût ni les allures, ni les conditions d’existence des sociétés qui se créent pour la spéculation", précisent les motifs des statuts. Les décisions sont ainsi prises selon le principe « un homme, une voix », quelque soit le nombre de parts détenues par chacun.

Le 39, rue des Francs-Bourgeois tel qu’on peut le voir aujourd’hui a été construit pour cette jeune société en 1867. A l’époque, les grands bourgeois du Marais étaient partis pour le faubourg Saint-Germain, et le quartier avait été livré à l’industrie. Le bâtiment sur rue, avec son bel escalier en spirale et les pièces qui servaient de bureaux, présente tous les traits d’un hôtel particulier. En haut de la façade, une inscription précise toutefois clairement l’activité effectuée sur place : « Fonderie d’or et d’argent, traitement des cendres, essais et analyses »

A l’intérieur, un escalier en pierre s’appuyant sur une partie de l’enceinte de Philippe Auguste permet d’accéder au sous-sol, occupé par un haut-fourneau et des meules en fonte. Au rez-de-chaussée se trouve un autre four, dans un grand atelier doté d’une charpente métallique et coiffé d’une verrière. Il y avait aussi là, auparavant, une machine à vapeur alimentée par une chaudière « Belleville », des moulins, des mortiers, des pilons.  

Au sous-sol, Gilbert Deze montre l'utilisation
de la double meule (septembre 2011)
Les clients bijoutiers venaient avec des sacs de 50 à 500 kilos contenant la poussière qu’ils avaient récupérée les mois précédents. Ces déchets étaient brûlés, puis les cendres étaient broyées afin de les réduire en poudre. Les étapes suivantes consistaient à tamiser puis laver ces résidus pulvérisés, avant de leur appliquer un traitement chimique à base de mercure. Il permettait de séparer les matières précieuses, et de les agglomérer, pour retrouver des lingots d’or. 

« Pendant tout ce temps, les clients étaient là, à surveiller ce que devenaient leur poussière contenant de l’or ou de l’argent, se souvient Gilbert Deze, un ancien « cendrier », venu faire revivre la maison à l’occasion des Journées du patrimoine, en septembre 2011. Le soir, si le travail n’était pas fini, on scellait le sac, et seul le client pouvait le rouvrir le lendemain. » Partant d’un sac de 50 kilos, il fallait au moins 250 grammes d’or pour que cette série d’opérations soit rentable. « Un jour, on a récupéré 8 kilos ! »

La cheminée vue de l'atelier principal
(septembre 2011)
L’activité s’est poursuivie quasiment sans changement jusqu’au début du XXIème siècle. "Elle a occupé jusqu’à 100 personnes lorsque nous traitions les pellicules Kodak argentiques, raconte Gilbert Deze. On a terminé à 25."

La Société des cendres existe toujours. Elle a déménagé à Vitry-sur-Seine, en banlieue, et s’est reconvertie dans le négoce de produits pour la prothèse dentaire et l’orthodontie. Elle comptait encore 120 actionnaires en 2009. 

Quant à l’immeuble des Francs-Bourgeois, il ne va pas rester longtemps figé tel qu’il était lors du départ des derniers salariés, avec son monte-charge antédiluvien, ses bidons remplis de boue séchée et sa grande horloge arrêtée sur 11h07. Le propriétaire souhaite réaménager les lieux. Uniqlo est sur les rangs. Le géant japonais de l'habillement a obtenu le feu vert de la Commission départementale d’aménagement commercial pour installer sur place une boutique de 1.300 m2. Ouverture prévue en 2013. Mais promis-juré, la meule de 7 tonnes et la cheminée resteront en place, en mémoire de l’or du Marais. 

Le fronton de la façade, rue des Francs-Bourgeois

A lire sur le sujet :
« La Société des cendres », Le Musée social, 1905.
« La Société des cendres : de l’or au Marais », par Karine Mourot, Bulletin de l’association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris Historique, n°103, 2011. 

4 commentaires:

  1. Est ce que la marque Japonaise a vraiment acheté les lieux ?

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  2. Merci pour ce billet très intéressant ; je me demandais depuis un moment ce que c'était, cette cheminée en plein milieu du Marais. Je suis ravi d'avoir enfin la réponse à ma question, et surtout de découvrir l'histoire fascinante des lieux.

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  3. Peut on visiter aux journées du Patrimoine, ce qui n'est pas visible à l'intérieur du magasin, le sous sol par exemple ?

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