samedi 30 mai 2020

Roland Barthes, la fonderie en héritage

Fonderie, rue Saint-Maur. Peut-être est-ce celle d'Alexis Lepet. 
38 rue Saint-Maur, 75011 
et 11 rue de Lagny, 75020 

Roland Barthes aurait pu qualifier cela de biographèmes. Ces « quelques détails », « quelques goûts », « quelques inflexions », à quoi peut se réduire une vie sous la plume d’un biographe, comme il définissait lui-même ce terme qu’il avait forgé. Pour Alexis Lepet, l’un des arrières-grands-pères de Barthes, la poignée de détails serait la suivante : l’entrepreneur parisien de la fonderie, conspirateur sans le vouloir. L’auteur des Mythologies connaissait-il cette histoire ?

Alexis Oscar Achille Joseph Lepet (1828-1897) était le grand-père maternel de la mère de Roland Barthes, cette Henriette Barthes à laquelle l’écrivain fut si attachée, sa vie durant.

Le père d’Alexis Lepet, François Lepet-Desuède, était lui-même fondeur, à Douai (Nord), sa ville natale. Marié à une femme d’origine flamande, il avait créé une fonderie en 1820, pour fabriquer notamment des ornements en fer. Il l’exploitait « avec beaucoup de zèle et de talent », précise un article de 1827. L’usine employait une trentaine d’ouvriers au milieu des années 1840. Il s’était ensuite installé à Maisons-Alfort, en banlieue parisienne. 

Sur onze enfants, François Lepet comptait cinq garçons. Tous travaillaient dans la fonderie, un métier en plein essor avec la révolution industrielle.

Fonderie rue Saint-Maur, par Henri Jules Geoffroy, dit Geo

Mais à la mort de leur père, au début des années 1860, ils se séparent. L’usine familiale de Maisons-Alfort est vendue aux enchères. L’aîné, François-Louis, et ses frères Charles-Désiré, Edouard-Louis et Léon-Augustin s’associent au sein d’une fonderie de fer située rue de l’Argonne, à la Villette, une commune tout juste annexée par Paris. 

Alexis, le deuxième des garçons, fait bande à part. Il exploite sa propre fonderie, 38, rue Saint-Maur, dans un quartier alors très industriel de l’est parisien

C’est ici que se situe l’épisode le plus marquant de la « saga Lepet », en mai 1870. Alexis Lepet a alors 58 ans. 

Le lundi 2 mai, il voit à la devanture d’un kiosque un exemplaire du Figaro montrant en première page des bombes artisanales, saisies l’avant-veille chez un ouvrier ébéniste dénommé Roussel. « Attentat et complot – Les bombes », titre le quotidien. Elles étaient semble-t-il destinées à assassiner l’empereur Napoléon III, et provoquer une Révolution. 

Sur le croquis du Figaro, apparaissent deux disques ressemblant à des moyeux de roues de voiture ou de vélo, s’emboîtant l’un dans l’autre, et destinés à contenir quatre tubes de matière explosive, come du picrate. « La fonte est d’excellente qualité, précise l’article du Figaro. Un pareil résultat ne peut s’obtenir qu’avec un outillage parfait. On ne fait pas d’aussi belle fonte avec un fourneau de cuisine. Le complot avait son arsenal ! »

La "une" du Figaro avec le croquis des bombes (2 mai 1870)
« Mais ce sont mes moyeux ! », s’exclame Alexis Lepet en découvrant le dessin. Ah, le farceur… » 

Le farceur en cause est cet homme qui, quinze jours plus tôt, s’est présenté rue Saint-Maur avec un modèle en plâtre qu’il voulait faire exécuter en fonte. Il s’agit d’un « moyeu perfectionné de vélocipède », avait alors expliqué le client au contremaître qui l’avait reçu : « C’est une invention splendide, qui me permettra de réaliser des bénéfices importants. L’Amérique m’en demande déjà une quantité considérable. » Sur ce, l’individu, se présentant comme M. Renard, avait commandé immédiatement un premier lot de 60 pièces, et payé un accompte. 

« Quand il reviendra, je le ferai jaser », avait commenté Alexis Lepet, en regardant en détails avec son contremaître le moule en plâtre, étonné par ce curieux système de moyeux. 

Sur ce, une grève des fondeurs avait éclaté, et ni les 60 premières pièces, ni les centaines qui devaient suivre, n’avaient pu être livrées. En tout et pour tout, M. Renard n’avait reçu, le 16 avril, que 21 plaques doubles. Celles retrouvées chez Roussel, le vrai patronyme du dénommé Renard. 

Comprenant dans Le Figaro que Roussel s’est joué de lui, Alexis Lepet se rend immédiatement au commissariat de police de son quartier, et déclare que c’est lui qui a fabriqué les fameux moyeux, sans imaginer une seconde qu’ils pouvaient servir de bombes. Le client avait beaucoup marchandé, insistant pour obtenir un rabais de 5 francs par douzaine.

L’ancêtre de Roland Barthes avait accepté, et vu dans ces âpres négociations « la preuve que son client faisait une affaire industrielle ». 

Dans les jours qui suivent, le trop naïf Alexis Lepet connaît malgré lui son heure de gloire. On ne parle plus que des « bombes Lepet », et on raille leur fabricant. « Conspirateur sans le savoir », s’amuse Le Gaulois. « Depuis que l’on a découvert que le fondeur Lepet a fabriqué, sans le savoir, des bombes au picrate, croyant faire des moyeux pour roues de vélocipèdes, tous les amateurs qui ont acheté des vélocipèdes depuis huit jours, n’osent pas s’en servir », assure Le Tintamarre. 

Quant au Charivari, il propose un petit quatrain d’un goût douteux, à graver en lettres d’or sur la fonderie de la rue Saint-Maur : 

« Grâce à Lepet qui, plein d’horreur, 
Dénonça ce complot hostile, 
Dans le Paris calme et tranquille, 
Voilà Lepet en bonne odeur. » 

Une dizaine d’années plus tard, Le Figaro tire le bilan de cette aventure. Alexis Lepet « n’eut pas à se plaindre », écrit le journal, « car sa maison, fort peu connue jusque là, acquit du jour au lendemain une célébrité européenne et sa caisse ne s’en trouva pas mal ».  

Publicité pour la fonderie Alexis Lepet, 11 rue de Lagny

Après cette affaire, puis le procès auquel témoigne Alexis Lepet, la fonderie repasse dans l’ombre. De la rue Saint-Maur, elle est transférée dans les années 1880 au 11 rue de Lagny, non loin de la place de la Nation. C’est de là que, dans les années juste avant la guerre de 1914, les Lepet finiront par contribuer à produire des armes, pour le compte du ministère de la guerre. 

La fonderie porte alors encore le nom d’Alexis Lepet, malgré le décès de son fondateur. Elle appartient à ses descendants, et le reste jusqu’à la mort en 1953 de Noémie Révelin, fille d’Alexis Lepet et grand-mère maternelle de Roland Barthes. La Fonderie de Charonne, comme on l’appelle parfois, fait alors partie de l’héritage que se partagent la mère et l’oncle de l’écrivain, Philippe Binger. N’ayant ni l’un ni l’autre envie de gérer l’usine, ils la vendent, à la suite de démarches complexes que Roland Barthes suit de près (cf Roland Barthes, Tiphaine Samoyault, Seuil, 2015). 

De ces multiples fonderies ayant appartenu aux ancêtres de Roland Barthes, peu de choses subsistent aujourd’hui. L’usine de la Villette a disparu. Celle de la rue de Lagny a été rasée, et remplacée par un immeuble de 10 étages. Une ancienne fonderie demeure visible au 38 rue Saint-Maur. Elle a été reconvertie en lieu d’exposition, l’Atelier des Lumières. Des tableaux y sont projetés sur les murs. Mais s’agit-il de celle d’Alexis Lepet, ou de son concurrent et voisin Plichon, dont l’entrée se trouvait rue du Chemin-Vert ? Incertitude, léger tremblement.

vendredi 10 avril 2020

La Biscuiterie Gauloise à deux pas de la Nation

Une boîte de la biscuiterie, avec le coq gaulois pour emblème 

22 passage Dumas
Métro : Rue des Boulets 

La Biscuiterie Gauloise était installée à la fin du 19e siècle au fond du petit passage Dumas (l’ancienne impasse des Jardiniers), à quelques pas du boulevard Voltaire et de la place de la Nation. 

A mi-chemin entre l'artisanat et l'industrie, elle exposait à l’Exposition Internationale Universelle de 1900. Le Catalogue Général Officiel de l’exposition permet de découvrir les biscuits produits à l’époque : « gaufrettes aux fruits à la vanille, au chocolat praliné vanillé, biscuits, desserts fins, etc. ». L’entreprise est alors aux mains d’un dénommé S. Klein, et le reste au moins jusqu’à la première guerre mondiale. Son numéro de téléphone est ROQ 18.64. 

Le 22, passage Dumas en 2019 (photo Google Maps)

Fidèle à son nom, la société a pour emblème un fier coq gaulois. C'est lépoque, celle de la troisième République, où le mythe gaulois triomphe. Les Gaulois obtiennent le statut d’ancêtres officiels des Français,  et tout devient gaulois : le journal Le Gaulois est créé en 1868, l’Élixir Gaulois et le cacao Andrés Le Gaulois font lobjet de publicités dans les années 1890, les cigarettes Gauloises sont lancées en 1910...


Dans l'annuaire Firmin-Didot de 1896
Pour promouvoir ses produits, la Biscuiterie Gauloise n’en joue pas moins aussi la carte de la modernité. Ses boîtes sont décorées d’images de boxeurs ou de rugbymen, ou encore d’un paysage dans lequel vole un avion monoplan inspiré du Blériot XI.  

Une boîte de la Biscuiterie Gauloise décorée d'un monoplan inspiré Blériot XI.

Scène de boxe sur une boîte de la Biscuiterie Gauloise

Dans les années 1920, la biscuiterie poursuit un actif développement. Elle recrute des représentants de commerce pour développer ses ventes dans les différentes régions de France. Elle dépose au tribunal de commerce plusieurs marques et recettes, toutes gauloises : Meringue Gauloise, Croquette Gauloise ou encore Macaron Gaulois.


Scène de rugby sur une boîte de la Biscuiterie Gauloise

En 1923, l’entreprise change de propriétaire. Les héritiers Wahl vendent la biscuiterie à un certain Kluser. Deux ans plus tard, elle est reprise par Charles Welfling.

Ce dernier est né à Paris en 1874 d’une famille juive allemande établie à Amsterdam à la fin du 18e siècle et dont plusieurs membres émigrèrent à Paris vers 1850. Il est orphelin de père à 11 ans. Il étudie à l’École Commerciale de la Chambre de Commerce de Paris, l’une des plus anciennes écoles de commerce française, créée en 1863. D’une famille d’entrepreneurs, il crée différentes sociétés. En particulier une affaire d’import-export de graisses industrielles, active après la première guerre mondiale. Cette société est mentionnée dans les archives du tribunal de commerce de Marseille. Le différent concernait l’indemnisation par des compagnies d’assurance d’une cargaison importée des États-Unis et perdue lors du naufrage du navire qui la transportait.

Triple portrait de Charles Welfling
(photomontage des années 1920, coll. part.). 
Charles Welfling avait aussi proposé et fait breveter en 1912 un système de sémaphores pour réguler la circulation automobile, l’ancêtre des feux tricolores. Ce système est mentionné dans un rapport du conseil municipal de Paris de 1921.

La Biscuiterie Gauloise, dont Charles Welfling avait confié la gérance à son épouse Marguerite Jais en 1938, disparaît pendant la seconde guerre mondiale. 

Un administrateur provisoire est nommé en juin 1941 à la tête de la maison dans le cadre des lois d’aryanisation. Les moyens de production et le fonds de commerce sont alors progressivement liquidés.

Par Jean-Pierre Merx, petit-fils de Charles Welfling. 

dimanche 8 janvier 2017

Les six piscines cachées de Passy


L'un des bassins du réservoir de Passy, au-dessus de la rue Lauriston.
Au fond, la Tour Eiffel (décembre 2016)

Un autre des bassins à l'air libre (décembre 2016)
26, rue Copernic
Métro : Victor Hugo


De la rue, les passants ne voient qu'un long et haut mur gris, frappé à l'angle des rues Copernic et Lauriston des armoiries de Paris. Une fois passé la porte, apparaît un monde inattendu : de longs souterrains, des salles voûtées, un réseau de ruelles bordées de murs en meulière d'une impressionnante épaisseur, un petit escalier en colimaçon, et en haut, trois immenses bassins remplis d'eau, comme des piscines surélevées à l'air libre. 


Dans la partie souterraine (décembre 2016)


L'escalier en colimaçon permet
d'accéder aux bassins supérieurs (décembre 2016)
Bienvenue au réservoir de Passy, un des principaux lieux de stockage d'eau non potable de Paris. Il a été construit par l'ingénieur Eugène Belgrand à partir de 1858, et mis en service en 1866. Il est alimenté par l'eau de Seine captée à l'usine d'Auteuil

Cette eau est ensuite utilisée dans l'ouest de la capitale, notamment pour nettoyer les rues. 

"En cas d'incendie, les réservoirs fournissent un volume d'eau suffisant à l'alimentation des pompes", précise Jules Brunfaut dans  son ouvrage Hygiène publique, Les Odeurs de Paris, en 1882. 



L'installation comporte six réservoirs : deux sous terre, trois à ciel ouvert, et un dernier à moitié enterré, ajouté en 1898. Au total, la capacité de stockage atteint 56.500 mètres cubes, mais les bassins ne sont actuellement utilisés qu'à moitié. 

Sous-employé, ce havre paisible de 13 000 mètres carrés en plein cœur du 16ème arrondissement n'en est pas moins très apprécié des oiseaux, des poissons qui y vivent, et des riverains.
Les trois bassins supérieurs, vus du ciel 
Le troisième bassin à l'air libre (décembre 2016)


samedi 17 septembre 2016

La Maison Carré, une grande usine avenue de la Grande-Armée

45 avenue de la Grande-Armée (ancien numéro 41)
Métro Argentine  

Présentation de la Maison Carré dans le journal Le Constructeur (mars 1865)
Avenue de la Grande-Armée, plus rien ne subsiste de la grande usine Carré. Seuls quelques sièges de jardin mis parfois aux enchères ou chinés dans des brocantes en gardent le souvenir, inscrit dans un cartouche de métal soudé en haut du dossier : « Usine Carré, Breveté en Europe, Avenue de la Grande Armée 41. Paris »



De quoi se rappeler que dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, l’ouest parisien aussi était une terre industrielle, une fois passé la place de l’Etoile dans la direction de Neuilly.

C’est là, dans cette grande ligne droite qui s’appelle alors encore l’avenue de la Porte-Maillot, que Félix Carré crée son usine au cours des années 1850. Il y fabrique des sièges en métal jugés très innovants, et brevetés pour l’Europe. « Une véritable révolution », dit-on.

« Ce ne sont plus de ces sièges à mailles rigides, si désagréables au contact, et qui  ne manquaient jamais de laisser des traces sur les robes et sur les mantelets, lorsqu’ils ne les déchiraient pas », souligne en 1865 le Guide de l’étranger à Bordeaux, publié à l’occasion d’une exposition où sont présentés quelques spécimens des produits Carré. « Formés de larges bandes d’acier gracieusement groupées, les meubles de l’usine Carré ont une élasticité et un moelleux si agréable, qu’on les préfère aux fauteuils rembourrés car, à leur souplesse, ils joignent l’avantage de ne point s’échauffer. » 

Publicité pour l'Usine Carré, par Jules Chéret (1870)
Grâce à eux, l’entreprise remporte vite des prix lors de diverses expositions en Europe, et obtient d’importants marchés, notamment auprès de la Ville de Paris. Elle fournit par exemple les sièges installés au bois de Boulogne et dans les jardins des Champs-Elysées, ainsi que des serres monumentales.

Car le catalogue de la maison Carré ne se limite pas aux sièges. Une longue série d’équipements en fer pour l’extérieur y figure, comme le montre l’affiche composée par Jules Chéret en 1870 : des serres, donc, mais aussi des volières, des cages, des grilles, des marquises, des vérandas, des orangeries, des kiosques à musique, etc. La bourgeoisie de l’époque raffole des jardins, privés comme publics, ces nouvelles scènes d’un charmant théâtre social ? Félix Carré est l’un des premiers à profiter de cet engouement.

En 1870, il est aussi l’un des premiers à souffrir de l’attaque de Paris par l’armée prussienne. En avril, deux jours de suite, des obus traversent le toit et perforent une partie de l’usine. Un employé ramasse immédiatement les éclats d’obus et les vend aux amateurs. 

Extrait de l'Annuaire-almanach Didot-Bottin (1897)
L’établissement est cédé peu après à Guillaume Lichtenfelder, un industriel alsacien réfugié à Paris après l’annexion de sa région par l’Allemagne. Il accentue la diversification de l’entreprise au-delà des meubles vers la construction de charpentes en fer, de clôtures, de petits ponts en fer ou encore de poteaux télégraphiques. C’est lui qui fournit par exemple les halles couvertes de Levallois-Perret. En 1881, il est aussi retenu pour construire deux galeries en fer et en fonte pour relier le bâtiment principal de la mairie du 12e arrondissement à une salle de réunion annexe. 

L’aventure prend fin en 1890, pour une raison inconnue. L’entreprise a-t-elle fait faillite ? Le 8 novembre, à deux heures de l’après-midi, l’usine Carré est mise aux enchères dans l’étude de Me Deveille, avoué. Mise à prix 160.000 francs, elle est adjugée à 210.000 francs par un autre fabricant de meubles de jardin, Emile Wessbecher.

Après la folie des jardins, le quartier de la Grande-Armée est happé dans les années suivantes par la mode du vélo. L’ancienne usine Carré devient alors un dépôt de marques anglaises de cycles. 

Quelques années encore, et le quartier se convertit à l’automobile. Une vogue dont témoigne le siège de PSA, situé pendant plus de cinquante ans 75 avenue de la Grande-Armée