samedi 17 septembre 2016

La Maison Carré, une grande usine avenue de la Grande-Armée

45 avenue de la Grande-Armée (ancien numéro 41)
Métro Argentine  

Présentation de la Maison Carré dans le journal Le Constructeur (mars 1865)
Avenue de la Grande-Armée, plus rien ne subsiste de la grande usine Carré. Seuls quelques sièges de jardin mis parfois aux enchères ou chinés dans des brocantes en gardent le souvenir, inscrit dans un cartouche de métal soudé en haut du dossier : « Usine Carré, Breveté en Europe, Avenue de la Grande Armée 41. Paris »



De quoi se rappeler que dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, l’ouest parisien aussi était une terre industrielle, une fois passé la place de l’Etoile dans la direction de Neuilly.

C’est là, dans cette grande ligne droite qui s’appelle alors encore l’avenue de la Porte-Maillot, que Félix Carré crée son usine au cours des années 1850. Il y fabrique des sièges en métal jugés très innovants, et brevetés pour l’Europe. « Une véritable révolution », dit-on.

« Ce ne sont plus de ces sièges à mailles rigides, si désagréables au contact, et qui  ne manquaient jamais de laisser des traces sur les robes et sur les mantelets, lorsqu’ils ne les déchiraient pas », souligne en 1865 le Guide de l’étranger à Bordeaux, publié à l’occasion d’une exposition où sont présentés quelques spécimens des produits Carré. « Formés de larges bandes d’acier gracieusement groupées, les meubles de l’usine Carré ont une élasticité et un moelleux si agréable, qu’on les préfère aux fauteuils rembourrés car, à leur souplesse, ils joignent l’avantage de ne point s’échauffer. » 

Publicité pour l'Usine Carré, par Jules Chéret (1870)
Grâce à eux, l’entreprise remporte vite des prix lors de diverses expositions en Europe, et obtient d’importants marchés, notamment auprès de la Ville de Paris. Elle fournit par exemple les sièges installés au bois de Boulogne et dans les jardins des Champs-Elysées, ainsi que des serres monumentales.

Car le catalogue de la maison Carré ne se limite pas aux sièges. Une longue série d’équipements en fer pour l’extérieur y figure, comme le montre l’affiche composée par Jules Chéret en 1870 : des serres, donc, mais aussi des volières, des cages, des grilles, des marquises, des vérandas, des orangeries, des kiosques à musique, etc. La bourgeoisie de l’époque raffole des jardins, privés comme publics, ces nouvelles scènes d’un charmant théâtre social ? Félix Carré est l’un des premiers à profiter de cet engouement.

En 1870, il est aussi l’un des premiers à souffrir de l’attaque de Paris par l’armée prussienne. En avril, deux jours de suite, des obus traversent le toit et perforent une partie de l’usine. Un employé ramasse immédiatement les éclats d’obus et les vend aux amateurs. 

Extrait de l'Annuaire-almanach Didot-Bottin (1897)
L’établissement est cédé peu après à Guillaume Lichtenfelder, un industriel alsacien réfugié à Paris après l’annexion de sa région par l’Allemagne. Il accentue la diversification de l’entreprise au-delà des meubles vers la construction de charpentes en fer, de clôtures, de petits ponts en fer ou encore de poteaux télégraphiques. C’est lui qui fournit par exemple les halles couvertes de Levallois-Perret. En 1881, il est aussi retenu pour construire deux galeries en fer et en fonte pour relier le bâtiment principal de la mairie du 12e arrondissement à une salle de réunion annexe. 

L’aventure prend fin en 1890, pour une raison inconnue. L’entreprise a-t-elle fait faillite ? Le 8 novembre, à deux heures de l’après-midi, l’usine Carré est mise aux enchères dans l’étude de Me Deveille, avoué. Mise à prix 160.000 francs, elle est adjugée à 210.000 francs par un autre fabricant de meubles de jardin, Emile Wessbecher.

Après la folie des jardins, le quartier de la Grande-Armée est happé dans les années suivantes par la mode du vélo. L’ancienne usine Carré devient alors un dépôt de marques anglaises de cycles. 

Quelques années encore, et le quartier se convertit à l’automobile. Une vogue dont témoigne le siège de PSA, situé pendant plus de cinquante ans 75 avenue de la Grande-Armée

dimanche 7 août 2016

Rue d’Avron, le dernier vestige d’une cour industrielle

L'enseigne au 42 rue d'Avron (juillet 2016)

42 rue d'Avron 
Métro : Buzenval 

Rue d’Avron, au numéro 42, le porche est surmonté d’une vieille enseigne, en lettres blanches sur fond rouge sang-de-bœuf : 

« FABRICATION & REFECTION de TAPISSERIE-LITERIE. 
Style. MAISON MOSCA. Moderne
DESSUS de LITS. au Fond de la cour à droite. DOUBLE-RIDEAUX ».

Il faut entrer. La lourde porte une fois passée, apparaît une longue cour, et tout au fond, un petit bâtiment industriel surmonté d’une verrière et d’une frêle cheminée. Sur la droite, une volée de marches, et l’on se trouve nez à nez avec l’ancien atelier Mosca.

L'entrée de la cour (juillet 2016)

La Maison Mosca a été liquidée par le tribunal de commerce de Paris le 3 mai 2016

Cette fabrique de literie et de tapisserie était le dernier vestige professionnel d’une cour à mi-chemin entre l’artisanat et l’industrie typique de certains quartiers populaires parisiens, et désormais occupée presque exclusivement par des logements.

Au fond de la cour, un petit bâtiment industriel et, sur la droite, l'atelier Mosca (juillet 2016)
Un fondeur, Bonissent et Cie, est implanté sur place dès 1883. On y trouvera ensuite de l’ébénisterie, des déménageurs, et même à la fin des années 1920 un des premiers fabricants de postes de radio, Lux-Radio (« Tous les appareils marque Lux-Radio sont garantis comme réception, construction, puissance, pureté, sélectivité et sensibilité », assure la réclame en 1927). Tout cela cohabitant avec des appartements, une consultation départementale de nourrissons avec distribution de lait stérilisé, un foyer de vieillards, ou encore, vers 1938, le siège de l’harmonie franco-italienne Giuseppe-Verdi.

Courrier des Etablissements Poncet & Milon (avril 1918) 
Mais la principale activité, dès 1901 et au moins jusque dans les années 1950, est celle d’une entreprise de confection appelée A. Poncet, puis Milon Grymonprez, puis Établissements Poncet & Milon, enfin Milon, Thélot & Cie, au fil des changements d’associés. Des mouvements capitalistiques et familiaux tout à la fois : la fille du fondateur Albert Poncet, Jeanne-Marie, épousera Jules-Léon Milon. 

A la fin des années 1910, le dessin gravé en tête des factures de Poncet & Milon montre une imposante fabrique dont le siège se situe aux 40 et 42 rue d’Avron, mais qui occupe en réalité tout un quadrilatère, et dispose d’une annexe à côté, aux 5 et 7 rue des Grands-Champs. De cette double manufacture fière de ses grosses cheminées fumantes sort toute une série d’articles pour dames et enfants : jupes et jupons, tabliers, capuchons pour fillettes, blouses, corsages, chemises, peignoirs, etc. 

Durant la seconde guerre mondiale, la cour du 42 rue d’Avron n’est pas épargnée. « En raison de son état de santé », Justin Jacques Lévy, alors l’un des associés de l’entreprise de confection, cède opportunément ses parts en novembre 1940 à ses partenaires Jules Milon, Robert Milon et Georges Thélot. C’est de force que les dirigeants juifs des autres sociétés de la cour – Société Parisienne d’Ameublement, Société Parisienne d’Ebénisterie, déménagements Confort Transport – sont écartés en 1941, 1942 et 1943, et remplacés par des administrateurs provisoires désignés par le régime de Vichy.


Courrier de la Société Parisienne d'Ebenisterie (1947)  

vendredi 22 juillet 2016

Old Factories in Paris

A map to discover the old factories in Paris presented on this blog (and some others...). Just click on each old factory to learn more ! 

lundi 4 juillet 2016

Exacompta-Clairefontaine, la dernière usine de Paris

Les salles des accumulateurs, au 134 quai de Jemmapes (décembre 2011)
132-134 quai de Jemmapes
Métro : Colonel Fabien

Quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin, se trouve la dernière grande usine encore en fonctionnement dans Paris intra muros. Exacompta-Clairefontaine, l’un des principaux industriels français de la papeterie, y fabrique agendas et carnets depuis des décennies, pour la fortune de la famille Nusse, propriétaire du groupe.

Adepte du secret, celle-ci ne laisse pénétrer aucun étranger dans ses murs. A peine peut-on apercevoir, en glissant un œil, les camions qui chargent et déchargent, et, posée à l’entrée d’un des bâtiments, une presse antédiluvienne. 

Dommage. Classée monument historique depuis 1992, l’usine du quai de Jemmapes est en effet l’une des plus intéressantes de Paris. C’est une sorte de bernard l’hermite industriel, un site abandonné par ses premiers occupants, et dans lequel une série d’activités ont successivement trouvé refuge.


Tout débute en 1825, lorsque le canal Saint-Martin est inauguré par Charles X. Une vaste zone industrielle se développe alentours dans les années qui suivent. Des dizaines d’entreprises s’installent. En 1888, un fondeur de cuivre peu apprécié de ses ouvriers, Guillemin, travaille ainsi au 132 quai de Jemmapes. Le site est démoli quelques années plus tard, pour laisser place à l’usine actuelle. 


En 1889, la Ville de Paris confie en effet à la Compagnie Parisienne de l’Air Comprimé (CPAC) une concession pour construire à l’emplacement des numéros 128 à 134 une importante centrale électrique, destinée à répondre à la demande de courant dans l’est parisien, en plein essor. Le lieu n’est pas choisi au hasard : le canal permet d’acheminer par péniche le charbon nécessaire au fonctionnement des machines, et son eau est utilisée pour la condensation, dans le processus de production de l’électricité. 



La CPAC de Victor Popp est une des compagnies qui se partagent alors le marché de l’énergie à Paris. Elle mise à la fois sur l’air comprimé, notamment avec son imposant site du Quai de la Gare, toujours visible aujourd’hui, et sur l’électricité.


La façade sur le quai de Jemmapes (détail, décembre 2011) 
Quai de Jemmapes, elle fait appel au grand architecte industriel de l’époque, Paul Friesé. Celui-ci conçoit un ensemble de bâtiments dont le principal, assez monumental, abrite des machines gigantesques. Encore auraient-elles été encore plus impressionnantes si les chemins de fer l’avaient permis. Mais pour les faire venir de Belfort, où la Société Alsacienne de Constructions Électriques de Belfort, ancêtre d’Alstom, assure leur assemblage, la hauteur maximum au-dessus du rail est de 4,18 mètres. « Il importait donc de ne pas dépasser 4 mètres environ pour la plus grande pièce indivisible de la dynamo », rapporte en décembre 1897 l’ingénieur Ferdinand Journet, directeur de la CPAC, dans le journal Le Génie Civil.


A l'intérieur de l'usine, vers 1905 

Compte-tenu de sa situation, dans un quartier déjà industrialisé de Paris, Paul Friesé doit limiter l’emprise au sol de l’usine. Cette contrainte le pousse à prévoir au centre de sa parcelle un immeuble de plusieurs étages, pour superposer les équipements. Au rez-de-chaussée, les moteurs et les dynamos répartis en 23 travées. Juste au dessus, les chaudières, placées de la même façon. Au deuxième étage et dans les combles, les soutes à charbon et les réservoirs à eau. Un élévateur permet de monter le charbon. Au total, de bas en haut, chaque travée contient ainsi un groupe électrogène complet de 1200 chevaux-vapeur, avec ses chaudières et ses réservoirs.


L'usine électrique avec ses cheminées fumantes en 1900 (vue d'artiste)
Sur le quai, l’architecte place côte à côte les salles des accumulateurs, reconnaissables à leur charpente métallique et aux grandes baies vitrées, et le bâtiment administratif, avec sa façade alternant briques rouges et de pierre ocre.


Benjamin Rabier, carte publicitaire pour Saderne,
132-134 quai de Jeammapes
L’ensemble est mis en service en 1896. Mais il ne fonctionne pas aussi longtemps que prévu. Au début des années 1910, la CPAC perd en effet sa concession, la Ville de Paris souhaitant réunir tous les réseaux d’électricité sous une seule bannière, celle de la Compagnie Parisienne de Distribution d’Électricité (CPDE). L’entreprise de Victor Popp cesse alors d’investir, et vend l’usine de Jemmapes à la CPDE en 1914.


Or le nouveau propriétaire n’est pas passionné par cette usine, pourtant l’une des plus modernes de France. La production d’électricité est stoppée. 



Dès 1915, une partie du site est louée à un fabricant de chaussures, Saderne. Il emploie très vite 300 ouvriers et ouvrières à la confection de chaussures pour les nombreux soldats. L’usine est ravagée par un incendie en janvier 1917, mais reprend son activité au bout de quelques semaines. Après la guerre, elle se reconvertit dans les souliers de luxe : « Saderne représente la perfection », assure son slogan en 1920.

Etiquette Labor sur un bleu de travail
Après Saderne, placé en liquidation judiciaire en 1927, le 130-134 quai de Jemmapes est transformé en entrepôt. On y trouve des « magasins généraux pour le commerce et l’industrie », doublés d’une salle des ventes. Les produits les plus divers saisis lors de faillites, notamment des meubles, y entament une nouvelle vie.

Le lieu accueille ensuite Monod, une société de bouchage à l’émeri, puis Labor, un confectionneur spécialisé dans les vêtements de travail, qui s’y trouve encore au milieu des années 1960. 

Clairefontaine, implanté tout à côté, au 158 quai de Jemmapes, dès les années 1950, récupère ensuite l’ancienne usine électrique. Une grande partie du pâté de maisons est désormais exploité par l’entreprise, dans un enchevêtrement de bâtiments hélas impénétrable.


Un des bâtiments Exacompta-Clairefontaine (décembre 2011)  
 
Bâtiment Exacompta, rue des Ecluses Saint-Martin (décembre 2011)