lundi 18 juillet 2011

Les trois Cours de l'Industrie, la Folie Titon et l'émeute Réveillon



   Si vous voulez découvrir les Cours de l'Industrie dans leur jus actuel - un jus grisâtre et crasseux, il faut le reconnaître -, ne tardez plus. De lourds travaux de réhabilitation, attendus depuis des années, viennent de débuter au 37 bis, rue de Montreuil. Le chantier, confié par la Société d'économie mixte d'aménagement de l'est de Paris (Semaest) au groupement d'entreprises Demathieu & Bard et GTPR, durera au moins trois ans. Les premiers bâtiments sont censés être livrés dès 2012. Coût du projet, au moins 12 millions d'euros. 

Il s'agit de mettre aux normes cet ensemble de trois cours pavées et de huit bâtiments sans faire partir pour autant la quarantaine d'artistes et d'artisans qui y travaillent, ni saccager des lieux chargés d'histoire : ici a jailli l'une des étincelles de la Révolution française...

   Les actuelles Cours de l'Industrie sont implantées sur des terrains qui faisaient partie au XVIIe siècle du parc de la Folie Titon, vaste domaine créé en 1673 par Maximilien Titon, un marchand et fabricant d'armes ayant fait fortune en équipant l'armée de Louis XIV. Son domaine, également surnommé "Titonville", s'étendait du 31, rue de Montreuil jusqu'à la rue des Boulets et abritait notamment un magnifique hôtel particulier. Après sa mort en 1711, c'est l'un de ses fils, Evrard Titon du Tillet, qui s'installe sur place. 

Plaque commémorative sur la façade du 31, rue de Montreuil
Le marchand puis fabricant de papiers peints Jean-Baptiste Réveillon (1725-1811) achète une partie des lieux en 1765, deux ans après le décès d'Evrard Titon du Tillet, et y construit une manufacture pour développer ses activités. Celles-ci se développent tant et si bien que Réveillon obtient en 1783 le titre de manufacture royale pour sa fabrique de papier vélin "dont il est le premier parvenu à découvrir la manipulation"En octobre de la même année, c'est des jardins de la Folie Titon appartenant à Réveillon que s'envole la première montgolfière habitée, avec à son bord Jean-François Pilâtre de Rozier. Réveillon a fourni le papier utilisé pour fabriquer les premiers ballons. Le succès du premier vol lui garantit une excellente publicité. 


"Le papier de tenture fut peu apprécié à l'origine, analyse la revue La Renaissance de l'art français et des industries du luxe en 1921. Coutant d'Orville écrit en 1769 que les  papiers peints sont bons pour la garde-robe et tout au plus pour les petites chambres de maisons de campagne. Mme de Genlis leur reprochait avec raisons de coûter presque aussi cher que de vraies tapisseries. Réveillon triompha des préventions en perfectionnant la fabrication de manière à obtenir un rendement plus économique, tout en faisant appel à des artistes de talent." 

En avril 1789, Jean-Baptiste Réveillon se retrouve la cible d'une révolte pré-révolutionnaire. Il est accusé d'avoir affirmé qu'un ouvrier pouvait "vivre avec 15 sols par jour" et qu'il fallait diminuer les salaires. Son effigie est brûlée en place de Grève. Sa manufacture, qui emploie alors près de 350 ouvriers, est mise à sac et incendiée par les émeutiers, et le mouvement sévèrement réprimé. On compte plusieurs centaines de morts.
"Sous le prétexte d'un propos que je n'ai tenu ni pu tenir, j'ai été en un instant écrasé d'infortunes, plaidera un peu plus tard Réveillon. Une perte immense, une maison dont je faisais mes délices, et qui présente partout l'image de la désolation, mon crédit ébranlé, ma manufacture détruite peut-être faute des capitaux nécessaires pour la soutenir; mais surtout (et c'est ce qui m'accable) mon nom qui a été voué à l'infamie, mon nom qui est abhorré parmi la classe du peuple la plus chère à mon coeur : voilà les suites horribles de la calomnie répandue contre moi"


Un siècle plus tard, les frères Edmond et Jules de Goncourt, dans leur Histoire de la société française sous le directoire, compatissent: "Voyez cette magnifique ruche ouvrière, où se fabriquèrent, pour la première fois à Paris, des papiers vélin supérieurs aux papiers vélin anglais; des papiers d'imprimerie supérieurs aux papiers de la Hollande; des papiers veloutés à quatre-vingts teintes, égalant les tentures des Gobelins: eh bien, le maître de ces métiers, de cet hôtel, de cette fortune gagnée, pleure et ses glaces, et sa collection de dessins, et son argenterie, et son argent, et quarante mille livres de produits, et sa maison délabrée; il pleure, entre tout ce qu'il regrette, sa médaille d'or : Artis et industriae praemium datum Joanni Baptistae Reveillon. Anno 1785"


Deux frises de la manufacture Jacquemart et Bénard
En réalité, la manufacture survit à l'affaire. Mais l'ouvrier enrichi Jean-Baptiste Réveillon, lui, part en Angleterre et passe la main à d'autres dirigeants: Pierre Jacquemart et Eugène Bénard de Moussinières, un capitaine de grenadiers dans la garde nationale qui sera par la suite élu à la chambre des Cent-Jours. Après les avoir louées pendant un an, Jacquemart et Bénard achètent les installations en mai 1792. Ils y poursuivent avec succès la fabrication de papiers peints, René Jacquemart succédant à son père au décès de celui-ci, en 1804. Eugène Bénard, lui, quitte l'affaire en 1809, alors qu'il est devenu maire du 8ème arrondissement. 

En 1813, la manufacture fait faillite, en même temps que deux autres sociétés auxquelles René Jacquemart est associé: la savonnerie du 135, rue de Montreuil (Auguste Jacquemart et compagnie), et le Comptoir commercial fondé par son père (Jacquemart et Fils et Doulcet Dégligny). Des accords sont cependant trouvés avec les créanciers, et ce n'est qu'en 1840 que la manufacture de papiers peints est définitivement fermée. 

Escalier dans l'une des cours, juillet 2011
Elle est remplacée dans les années 1850 par une cité pour artisans, avec ateliers et logements ouvriers. Le programme est lancé à partir de 1853 par trois hommes d'affaires qui ont acheté le terrain: le sénateur Georges-Charles de Heeckeren (connu pour avoir tué en duel le poète russe Pouchkine), l'industriel britannique Robert William Kennard et le banquier Raphaël-Louis Bischoffsheim. Ce dernier est cependant écarté en 1855 à la suite d'un arbitrage.


Le résultat est la cité que nous connaissons actuellement. Du moins en partie, car ces cours de l'Industrie, largement consacrées au travail du bois, ont notamment souffert du feu. En mars 1908, elles sont ravagées par un énorme incendie. "Tout un groupe d'usines formant un vaste quadrilatère bordé par la rue des Boulets, la rue de Montreuil, la cité Souzy et la cité Saint-Michel a flambé", rapporte le quotidien La Presse du 2 mars. Le feu se déclare d'abord dans l'usine de force motrice Mahuet, construite en 1902 au centre du groupe d'ateliers, se propage aux installations de "MM. Margotton et Cie, fabricants de margottins" (des sortes de balais), puis atteint d'autres grands ateliers: l'usine de sièges Moreau et Pérault, qui compte à elle seule 300 ouvriers, celle d'encadrements Duponnois et Cie, les ateliers des ramasseurs de gravats Pouchart, ceux de métaux de Rougier, etc.  


Les trois cours survivent toutefois à cet accident. Pendant des décennies, elles constituent une sorte de village dans la ville, avec ses artisans qui se connaissent tous et, semble-t-il, un restaurant dans la dernière cour qui assure le repas de midi. La liste des occupants en 1913 donne bien la couleur: André et Cie, vernis sur métaux ; Bouckaert et Cie, moulures ; Brissot et Martin, force motrice ; Cannat, meubles ; Coupat, ébéniste ; Cretin, cadres ; Deswert, meubles ; Franck, ébéniste ; etc. 


Vue d'une des cours, juillet 2011
La cité passe en 1865 des mains de Heeckeren et Kennard à celles de Henri Racault et Antoinette Krieger, sa femme. Claire Duluc obtient les clés en 1883, puis Paul Jeammet, grand-père du dernier propriétaire privé, les récupère en 1942, indique une étude effectuée par le Musée des arts et traditions populaires. 

A partir des années 1970, la désindustrialisation de Paris se traduit par la disparition de certains ateliers. Ils laissent la place à des artistes "intéressés par des surfaces importantes et des loyers modérés", comme ils l'expliquent eux-mêmes. Des sculpteurs, des céramistes, des ébénistes -tradition du bois oblige-, des plasticiens divers, des musiciens. 


Vue d'une des trois cours, juillet 2011
Dans les années 1980-1990, les trois cours de plus en plus délabrées se retrouvent menacées de démolition. Leurs occupants se mobilisent et créent en 1991 une association: les Ateliers Cours de l’Industrie (ACI). Ils obtiennent en 1994 que les parties extérieures des bâtiments soient inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, puis surtout que la Ville de Paris achète les lieux au marchand de biens qui les avait récupérés. Chose faite en janvier 2004. Montant de la transaction: 7,1 millions d'euros pour une parcelle de 3.901 mètres carrés.
"Ce site exceptionnel échappe ainsi à la voracité des promoteurs", se félicite alors le maire du 11ème arrondissement, Georges Sarre, fier d'avoir contribué à sauver "un des derniers vestiges parisiens de l’architecture industrielle de faubourg Saint-Antoine". Son objectif: récréer ici "une véritable Cité industrielle et artisanale". Rendez-vous pour en juger en 2014. 


Les travaux en cours (février 2013)

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