mercredi 26 décembre 2012

Les trois coupeurs de poils de Charonne et Brooklyn


49 rue de Bagnolet 
Métro: Alexandre Dumas

Il y a un an, j’avais lancé ici même un appel à l’aide, à la recherche d’informations sur Pellissier Jonas & Rivet Inc., cette entreprise franco-américaine qui était installée 49 rue de Bagnolet, dans le vingtième arrondissement. Je viens d’en recevoir grâce à Jean-François Chauvard, un historien dont le grand-père exploita cette usine et qui a travaillé sur les archives familiales.
Voici donc, grâce à ces nouvelles pièces, l’histoire des trois coupeurs de poils de Charonne… et de Brooklyn.




L'entrée vers 1900
(collection Chauvard-Rivet) 
Au 49 rue de Bagnolet, dans le quartier de Charonne, l’entrée de l’entreprise est encore là, marquée par un beau porche en pierre. Au fronton, une inscription en lettres rouges: "Maison fondée en 1871. Pellissier, Jonas & Rivet Inc. Paris - New-York".

Passé ce seuil, il faut un peu d’imagination pour reconstituer la fabrique qui se trouvait ici. On y amalgamait des poils de lapins et de lièvres pour faire du feutre, qui était ensuite découpé afin de former des chapeaux. 

Trois hommes, donc. Le premier est un Pellissier, originaire d’Apchat dans le Puy-de-Dôme. C'est lui qui ouvre ici un atelier en 1871, profitant de la vogue des chapeaux de feutre. 

Le deuxième homme clé de l'histoire est François Rivet, un cousin éloigné des Pellissier. Il est né lui aussi dans le Puy-de-Dôme, à Mazoires, en 1852. Dans les années 1870, il vient à Paris chaque hiver. Grâce à sa maîtrise des machines à vapeur, il travaille comme ouvrier spécialisé dans le monde du négoce et la coupe des poils destinés à la chapellerie. Ses cousins Pellissier l’appellent ainsi à former des apprentis destinés à remplacer des ouvriers en grève, rue de Bagnolet. 

En 1881, François Rivet s’installe pour de bon à Paris avec sa famille, et monte sa propre entreprise avec son beau-frère, Michel Liandier. Sa tentative d’exporter des peaux vers les coupeurs américains échoue, mais le convainc de l’intérêt de ce marché. C’est ainsi qu’en 1891, associé à part égale avec ses cousins Jean et Antoine Pellissier, il décide de partir à New York fonder une usine de coupe. 

Sa mère essaye de l’en dissuader : "Mon cher fils, à quoi penses-tu, tu vas avoir bientôt 40 ans. La vie est si courte pour tant entreprendre ; tu vas risquer ta vie et celle de ta chère famille, aller l’exiler dans un pays lointain, il faut que tu sois bien dénaturé", lui écrit-elle dans un courrier véhément de février 1891. 

Il maintient néanmoins son projet. Avec succès. Construite 39-49 Stockton Street, dans le quartier de Brooklyn, la nouvelle usine prospère rapidement. Rivet fait construire juste à côté une maison dans laquelle il s'installe avec sa femme Marie et leurs deux enfants. "Ils furent rejoints après 1893 par Victorine, la soeur de Marie et son mari, Fred Sumy, d’origine suisse qui fut chargé de superviser les ateliers. Ils formaient, selon leurs dires, une petite «colonie» soudée et autonome", précise l’historien Jean-François Chauvard, l’un des descendants de François Rivet, dans un article sur le sujet (1).

Et de même que le porche de la rue de Bagnolet mentionne l’établissement new yorkais, l’inscription sur les murs en brique de Stockton Street présente fièrement les "Pellissier Jeunes & Rivet" comme des "Cutters of hatter’s furs" à "Paris and B’klyn". 

A Brooklyn, l'usine soeur de celle de la rue de Bagnolet,
photographiée par son fondateur François Rivet
(collection Rivet-Chauvard)
Fortune faite, François Rivet revient s’installer en France en 1905, confiant pour quelques années la responsabilité de l’usine de Brooklyn à son beau-frère Fred Sumy. En 1914, l'annuaire Hachette cite toujours deux noms comme "coupeurs de poils" au 49 rue de Bagnolet, à côté du lavoir Saint-Victor: Pellissier jeunes et Rivet. 


Les lieux vers 1900. Tout à gauche, l'entrée de l'atelier de Pellissier jeunes et Rivet.
A côté, des Rivet (les mêmes?) tiennent aussi le débit de vins et liqueurs (collection Rivet-Chauvard)

Le troisième homme, Louis August Jonas, est un Américain qui prend les commandes de la branche américaine, sans doute autour de 1910. Quand il meurt en 1915, c'est son fils unique George Edward Jonas, surnommé Freddiequi reprend le flambeau.

Par la suite, "les branches françaises et américaines se sont séparées dans l'entre-deux-guerres, même si les associés français avaient des participations dans la société américaine", relate Jean-François Chauvard. 

Les deux branches connurent une période très faste. Pellissier se fit construire un bel immeuble de 7 étage avenue du Trône, près de la place de la Nation (1903), puis un autre avenue de la Bourdonnais, dans le septième arrondissement (1910). Freddie Jonas, lui, consacra à partir de 1930 une partie de son argent à une fondation destinée à aider les jeunes, notamment en créant pour eux des camps d’été.

Dans les années 1940, la branche américaine était installée à Walden, dans l'Etat de New York, ainsi que le montre un brevet déposé en 1947. Cette usine fut mise en vente en 1953.

André Chauvard, petit-fils de François Rivet, dirigea l’usine parisienne des années 1930 aux années 1950. "Il cessa la production pour des raisons de santé et à cause de l'évolution du marché, et l’immeuble de la rue de Bagnolet fut alors vendu", précise son petit-fils.

Le personnel de l'usine de Brooklyn
(collection Rivet-Chauvard)
L'entrée de l'atelier parisien vers 1930
(collection Rivet-Chauvard)
L'intérieur de l'atelier de coupe parisien vers 1930 (collection Rivet-Chauvard)
L'entrepôt de stockage des peaux vers 1930
(collection Rivet-Chauvard)

1.- Jean-François Chauvard, «Migration et lien familial. Les Rivet entre l’Auvergne, Paris et New York au tournant du XIXe et du XXe siècle», dans Jean-François Chauvard et Christine Lebeau (dir.), Eloignement géographique et cohésion familiale (XVe-XXe siècle), PUS, Strasbourg, 2006, p. 97-121

3 commentaires:

  1. Merci pour cette extraordinaire évocation.

    Un ancien du 11é Arrt

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  2. Merci à vous ! Avez-vous connu cet atelier ?

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  3. ..super! -et bravo pour le travail de recherche...

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