mardi 1 novembre 2011

Pain et absinthe à l'Hôtel de Nesmond

L'Hôtel de Nesmond (octobre 2011) 

   Cette usine, c’est Alphonse Daudet qui en a le mieux saisi la double identité. En 1872, dans l’un des Contes du lundi, l’écrivain dépeint le vénérable Hôtel de Nesmond transformé en fabrique de boissons : "En plein jour, (…) les mots : Caisse, Magasin, Entrée des ateliers éclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent le portail ; les commis s’avancent au perron la plume à l’oreille pour recevoir les marchandises. La cour est encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d’emballage. On se sent bien dans une fabrique... Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d’hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres, l’antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales."

Hôtel seigneurial, usine ? Les bâtiments du 55-57 quai de la Tournelle furent tout cela, comme l’écrit l’auteur des Lettres de mon moulin en s’inspirant en partie aussi de l’Hôtel Lamoignon, dans lequel il avait logé de l’autre côté de la Seine. Au coin de la rue des Bernardins, l’Hôtel de Nesmond fut d’abord une noble demeure : résidence du grand panetier de Philippe le Bel, et appelé de ce fait Hôtel du Pain, puis Hôtel de Bar, il fut réaménagé pour François-Théodore de Nesmond, surintendant de la maison du prince de Condé. Sa bru fit graver son nom sur le fronton de la porte cochère. "Ce fut la première inscription de ce genre", assure Saint-Simon dans ses mémoires. "On en rit, on s’en scandalisa, mais l’écriteau demeura". L’Hôtel passa ensuite aux mains du célèbre maître de danse Michel Blondy, puis il fut confisqué à la Révolution, avant d’être livré au commerce et à l’industrie.

Les photographies prises à l’époque de Daudet ou au tout début du vingtième siècle, notamment par Eugène Atget, montrent une fabrique conforme à la description du conte. Dans la cour, où des rails amènent des wagonnets, les ouvriers sont à pied d’œuvre. Les voitures tirées par des chevaux attendent devant le porche de partir en livraison. Quant aux murs de l’Hôtel de Nesmond, ils sont alors effectivement couverts d’inscriptions : "Absinthe Joanne", "Edmond Joanne", "Fabrique d’absinthe et d’amer", "Fabrique de liqueurs supérieures", "Distillerie de l’Entrepôt"… La famille Joanne, installée dans les lieux à partir de 1861, n’a pas lésiné pour faire savoir que ceux-ci étaient désormais voués à la fabrication d’absinthe, et que leur liqueur pouvait rivaliser "avec les meilleurs produits de Pontarlier et de Couvet", les deux berceaux de la "fée verte".

La fabrique inondée en 1910
Edmond Joanne et son père ont aménagé sur place une distillerie, des bureaux, des entrepôts. Au sous-sol, quatre grandes caves sont bondées d’alcools. A l’époque, l’absinthe est l’apéritif en vogue, au point qu’en 1890, Edmond Joanne n’arrive plus à répondre à la demande à partir du quai de la Tournelle. Il décide alors de construire une deuxième usine, toute neuve, à Ivry-sur-Seine. Investissement d’autant plus logique que l’hôtel particulier parisien n’est guère adapté à l’activité industrielle, et que cinq ans plus tôt, en 1885, un incendie a tué trois ouvriers et détruit une partie des installations. Le site d’Ivry-sur-Seine, utilisé jusqu’en 1926, permettra de faire croître la production, et d’exporter plus facilement aux Pays-Bas, en Angleterre…

Publicité pour l'absinthe Joanne mentionnant
une médaille d'or à l'Exposition universelle de 1889
La maison Joanne, cependant, est fortement pénalisée par la croisade des ligues anti-alcooliques contre l’absinthe, puis sa prohibition en 1915. Comme ses concurrents tels que Cusenier, Edmond Joanne fait bien ce qu’il peut pour éviter l’interdiction. En 1896 et 1897, il publie deux petits ouvrages titrés La Réforme des boissons au Sénat et Critique du projet de loi sur le contrôle de l’alcool. "L’absinthe qui, aujourd’hui, est accusée sans preuve de tous les méfaits, n’est autre que de l’anisette dont on modifie le parfum par une légère addition de plantes d’absinthe, distillée avec la graine d’anis, plaide Joanne. Il n’entre dans la fabrication de l’absinthe que 6% de cette plante, que tous les livres de médecine vous donnent comme stimulante des voies digestives, tonique, fébrifuge, etc. La similitude de l’absinthe et de l’anisette éclate aux yeux ; pourquoi vanter l’une et maudire l’autre ?"

La maison Joanne une fois partie, le bâtiment, occupé un temps par un garage, finira par redevenir un hôtel particulier. Aujourd’hui, toutes les traces de la distillerie ont été effacées. 



Vue d'ensemble de l'Hôtel de Nesmond (octobre 2011)

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