jeudi 29 août 2013

Images pieuses rue Saint-Placide

La façade du 55 rue Saint-Placide et ses baies vitrées (août 2013)

55 rue Saint-Placide
Métro : Saint-Placide


Belle histoire industrielle nimbée de religion au 55 rue Saint-Placide, presque à l’angle avec la rue de Rennes. Ce solide bâtiment abrite depuis quelques années ce que son propriétaire appelle un "temple de la beauté", un magasin de parfums portant le nom de Sephora, épouse de Moïse.

Avant d’être dévolus à l’industrie du luxe, les lieux avaient été construits pour fabriquer des images pieuses en série. 

Sujets mystiques pour livres de prières, images pour enfants, cachets de première communion, souvenirs mortuaires, chemins de croix, canons d’autel, scapulaires et autres objets de dévotion : à la fin du dix-neuvième siècle, les articles religieux s’arrachent, et le catalogue de la maison Turgis est suffisamment large pour répondre à toutes les demandes. 
L’entreprise avait été fondée en 1820 par un certain Jean-Baptiste Turgis, venu de Normandie et installé rue Saint-Jacques, alors la grande rue des marchands d’estampes. Reprise à sa mort par sa veuve en 1825, puis par leur fils Louis, l’affaire passe en 1887 aux mains des petits-fils.

L'une des innombrables images pieuses
éditées par Turgis rue Saint-Placide
Chaque changement de propriétaire est l’occasion d’un déménagement. La veuve Turgis avait fait bâtir deux immeubles rue Serpente, son fils avait suivi l’exemple rue des Ecoles. Les petits-fils, eux, jettent leur dévolu sur la rue Saint-Placide, à quelques pas de la place Saint-Sulpice qui forme à cette époque l’épicentre du commerce des livres, images, crucifix et autres articles religieux. 
L’année 1896 où les deux frères Turgis inaugurent leur locaux d’"éditeurs pontificaux" est aussi celle où le polémiste Léon Bloy invente le mot "sulpicien" pour définir le style des bondieuseries sans génie débitées à la chaîne dans le quartier. "Le Diable est chez tous les marchands de la rue Saint-Sulpice", assurera même Joris-Karl Huysmans quelques années plus tard, crucifié par tant de mauvais goût petit-bourgeois.

Une des neuf piles en comblanchien de la façade rue Saint-Sulpice 
L’immeuble de la rue Saint-Placide se double d’un frère jumeau construit sur la même parcelle, au 24 rue du Regard, à la place d’une manufacture d’instruments de musique. Entre les deux, une cour centrale. L'ensemble est signé par l'architecte Edouard-Lucien Perronne.

Rue Saint-Placide comme rue du Regard, les immeubles des frères Turgis mêlent deux styles. Industriel en bas, haussmannien au dessus de l’entresol. Pour éclairer les magasins et les ateliers où sont gravées, lithographiées et coloriées les estampes, Perronne a mis en place au rez-de-chaussée et à l’entresol de vastes baies vitrées, appuyées sur une armature métallique. "Voulant cependant donner à l’aspect extérieur un caractère de solidité que les poteaux en fer auraient insuffisamment indiqué", l’architecte "les a remplacés par des piles en comblanchien armées de chapiteaux et bases en fonte, et couronnées par une poutre en tôle supportant toute la façade supérieure", détaille la revue La Construction moderne en 1899. Au-dessus se trouve la « maison de rapport », les appartements habités par les Turgis ou leurs locataires.

La signature de l'architecte Edouard Perronne et l'année: 1896
En 1932, les deux frères "se décident à se retirer et réalisent leur matériel, environ 10.000 pierres lithographiques, et le solde des estampes qui restaient en magasin", indiquent Pierre-Louis Duchartre et René Saulnier dans L’Imagerie parisienne (éd. Gründ, 1944).

Le 55 rue Saint-Placide a ensuite accueilli une autre boutique religieuse, Au Lys de Pâques, puis les éditions Bourrelier, spécialistes de la pédagogie. Avant d'être happé par le luxe, comme tant d'autres adresses de Saint-Germain-des-Prés.  
 
Le 55 rue Saint-Placide (août 2013)

5 commentaires:

  1. merci beaucoup pour ces précieuses et érudites informations sur le patrimoine industriel de Paris

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  2. I miei complimenti per l'interessante contributo alla storia della filiconia.

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  3. Un article superbe dont j'ai eu l'honneur de pouvoir le traduir en langue Italienne sur mon blog Le Monde ravissant des Images pieuses.
    Encore un grand merci et mes Compliments les plus sincéres pour Votre precieux travail.
    AD MAIORA !

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