lundi 21 mai 2012

A Montmartre, porcelaine et parties fines

La tourelle classée aux monuments historiques depuis 1965 (mai 2012)

103 rue Marcadet et 61-63 rue du Mont-Cenis 75018
Métro :  Jules Joffrin


   Au croisement des rues Marcadet et du Mont-Cenis se tient, stoïque, l’une des plus vieilles maisons de Montmartre. Une bâtisse poussiéreuse, aux murs tagués, dont la tourelle d’angle, classée aux monuments historiques, a résisté au temps. Passée la porte, le décor devient tout autre. Tentures et canapés rouges, lumières tamisées, masques, miroirs, chandeliers, piste de danse, douches collectives, et, au sous-sol, une "salle des tortures" réservée aux habitués : ce club privé n’est pas comme les autres. C’est un des hauts lieux parisiens du voyeurisme et des soirées échangistes. Il s’est appelé le Donjon, le Don Juan, aujourd’hui le Château des Lys. Avant, c’était un café, hôtel et restaurant, A la tourelle, peint à plusieurs reprises par Maurice Utrillo entre 1910 et 1935.


L'hôtel A la tourelle peint par Utrillo en 1911
Et avant encore ? Sans doute une partie de la manufacture de porcelaine de Clignancourt. Le cœur des ateliers était situé un peu plus haut rue du Mont-Cenis, vers le numéro 53. C’est là qu’en 1828, à l’occasion d’un changement de propriétaire, on retrouva "quelques débris de fourneaux et des moules brisés", indique Charles Sellier, secrétaire de la commission du Vieux-Paris, dans un ouvrage de 1893 sur Montmartre. Mais l’enclos de la porcelainerie était assez vaste. La tour était probablement celle d’un moulin dont les meules broyaient les pierres nécessaires à la pâte à porcelaine – à moins qu’il ne s’agisse d’un ancien colombier. La première marque de fabrique de la manufacture était en tous les cas un moulin à vent.

Le moulin, première marque
de la manufacture

Tourné vers l’agriculture et la vigne, Montmartre n’a jamais été un centre industriel. Rue du Mont-Cenis, des photographies anciennes gardent le souvenir de la vacherie mitoyenne de la maison à la tourelle. On pouvait y acheter du lait à la tasse. A la fin du dix-huitième siècle, la petite manufacture de porcelaine installée sur le flanc nord de la butte a néanmoins tourné pendant un peu moins de trente ans.

Sa création remonte à 1771, quelques années seulement après la découverte des premiers gisements français de kaolin, qui permet le développement de la porcelaine. Un certain Pierre Desruelles ou Deruelle commence alors à produire de la vaisselle dans ce qui est alors le village de Clignancourt, à "une demi-lieue" de Paris. En 1775, il obtient la protection du comte de Provence, futur roi de France, et prend les initiales de celui-ci comme marque : LSX, pour Louis Stanislas Xavier.

Dans les années 1780, la "Manufacture de Monsieur" est à son apogée. Elle emploie près de cent personnes, et vend ses articles dans un magasin acquis à Paris, à l’angle de la rue Chabanais et de la rue des Petits-Champs. La qualité est reconnue. "Dès ses débuts, la porcelaine de Clignancourt est recommandable par la beauté de sa pâte et la grâce de ses peintures", note Albert Jacquemart dans son Histoire de la céramique (1873). Artistiquement décorés, ses vases, pots, assiettes, cafetières, sucriers, tasses, etc., constituent une sérieuse concurrence pour la porcelaine de Sèvres. D’autant qu’à partir de 1787, Clignancourt est autorisé à utiliser la polychromie et l’or, comme Sèvres. La rivalité entre les deux manufactures concerne aussi le personnel. En 1776, les directeurs de Sèvres se félicitent ainsi d’avoir réussi à garder, quitte à l’augmenter fortement, un ouvrier de première classe que voulait débaucher Clignancourt.

Cette période faste ne dure guère. La crise économique et la tourmente révolutionnaire portent des coups violents à la manufacture. La noblesse et la riche clientèle ne sont plus au rendez-vous. Deruelle, devenu en 1790 procureur de la nouvelle commune de Montmartre, confie deux ans plus tard la direction de la fabrique à son gendre Alexandre Moitte, un peintre. Mais celui-ci ne peut redresser la situation, cesse la production en 1799, et cède finalement l’immeuble et la manufacture l’année suivante. La relance tentée par le repreneur est un échec, et la propriété revendue en 1803. Le bâtiment principal est détruit un siècle plus tard, en 1909.

De cette aventure industrielle ne subsiste aujourd’hui pour tout vestige qu’un discret club échangiste. Et ceux qui le fréquentent n’en savent rien.


La vacherie de la rue du Mont Cenis et, un peu plus bas, l'hôtel A la tourelle
L'hôtel A la tourelle
Théière de la manufacture de Clignancourt,
vendue 875 euros par Christie's

5 commentaires:

  1. Nicolas Daniels25 mai 2012 à 00:07

    Des douches collectives... une salle de torture ... Merci pour le tuyau, je commençais à m'ennuyer devant Koh Lanta le vendredi soir !
    Plus sérieusement, j'espère que ce blog va se transformer en livre un de ces jours ! Quelle recherche !
    Bien à toi,
    Nicolas

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  2. Pour le livre, oui, oui, j'y pense. Mais il y a encore un peu d'exploration à effectuer d'ici là... Merci en tous les cas pour tes encouragements.
    Denis

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  3. Vous ne croirez jamais si je vous dit qu'un rêve m'a emmené jusqu'ici... la porcelaine de montmartre m'était absolument inconnue à ce jour, grâce à vous je suis un peu plus riche de culture et heureuse d'avoir découvert un lieu insolite.

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  4. Salut Denis,
    On prend très souvent des apéros en face de cet angle puisqu'on habite à 2 pas. Je connaissais pas mal d'histoires autour de cette tour, dont le côté céramique mais pas aussi précis et fouillé.
    Merci et à bientôt !

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    1. Merci beaucoup, je suis ravi de vous avoir fait découvrir deux ou trois choses...

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