samedi 28 décembre 2013

Rue du Caire, une révolution industrielle chasse l'autre

L'immeuble du 39 rue du Caire (décembre 2013)

39 rue du Caire (à l'angle avec la rue Dussoubs)
Métro Sentier 


S’ils revenaient chez eux, les Durst-Wild n’en croiraient pas leurs yeux. A la fin du XIXe siècle, cette famille avait fait construire en plein cœur de Paris, rue du Caire, une fabrique de feutres et de chapeaux de paille. A l’époque, le quartier était l’un des principaux centres de production français pour ce type d'articles.


Bobines de fil
Durst-Wild Frères
L’immeuble est toujours là, avec ses grosses poutres de renfort qui supportaient les machines. Mais les créateurs de start-up qui s’affairent dans les six étages repeints en blanc n’ont rien à voir avec les ouvrières d’antan. "Coworking" en sous-sol, "espace de disruption" en haut, WiFi à tous les étages ! Bienvenue dans le nouveau siège de Silicon Sentier, Numa, "le grand lieu de l’innovation et du numérique" que son président, Adrien Schmidt, est fier d’avoir installé dans une ancienne usine. Une révolution industrielle chasse l'autre…

L'histoire des Durst-Wild est assez représentative de l'essor de l'industrie parisienne des chapeaux et des "articles de Paris", cette dénomination un peu fourre-tout désignant les fleurs artificielles, les peignes, les plumes, les parapluies, les éventails, et plus largement tout un secteur, lié à la mode, qui profitait de l'image de luxe de la capitale et employait essentiellement des femmes.  
"A part les étoffes, toute la toilette d'une jolie femme [...] se compose [...] de produits essentiellement parisiens", souligne en 1862 Lucien de Puydt, rédacteur en chef, dans le premier numéro de l'éphémère hebdomadaire La Fabrique de Paris. 

Jean-Ulrich Durst (1809-1860) et son épouse Catherine Wild (1817-1875) étaient venus l’un comme l’autre de Mitlödi, un petit village des montagnes suisses. Diplômé de l’Ecole supérieure de commerce de Paris en 1827, Jean-Ulrich Durst fonde l’entreprise, installée d’abord 23, rue du Caire, puis transférée vers 1860 au 39 de la même rue. 


A l'intérieur du siège de Silicon Sentier (décembre 2013)
En février 1845, il dépose un brevet pour l’utilisation dans la confection de chapeaux tressés "d’une substance exotique appelée guana", importée de la Havane.

En 1855, la maison Durst-Wild présente ses articles à la première exposition universelle française, qui se tient sur les Champs-Elysées. Jean-Ulrich Durst est membre du jury. C'est l'occasion pour la revue Le Travail universel de vanter les mérites de la maison. 

"Les chapeaux de paille de riz se fabriquent exclusivement dans le duché de Modène; ils en arrivent en feuilles rondes écrues, ne se blanchissent et ne s'apprêtent qu’à Paris, et cela dans deux maisons seulement : MM. Durst-Wild et Cie et M. Boizard, indique la revue. L’apprêt de Paris double la valeur de ces chapeaux; il est tellement beau que l'Italie, après nous les avoir envoyés écrus, nous les redemande blanchis. Cet article prend une singulière faveur cette année : dans la seule maison Durst-Wild et Cie, les ordres pour la campagne prochaine ne s'élèvent pas à moins de 20.000 chapeaux." 


A côté des articles en paille d’Italie, Durst Wild confectionne surtout des chapeaux en paille fantaisie, "industrie dans laquelle la maison Durst-Wild et Cie tient le premier rang, non seulement à Paris, mais dans le monde entier, affirme Le Travail universel. Cette maison livre à la consommation plus de 80000 chapeaux de cette espèce seulement, entièrement confectionnés dans ses ateliers, où elle occupe pendant les cinq mois d’hiver 800 femmes au moins". Elles y gagnent de 1,75 franc à 4 francs par jour.


Catalogue Durst-Wild Frères (1929) 
Signe de l’essor de l’entreprise : dans les années 1860, Durst-Wild dispose, en plus de la rue du Caire, d’une usine implantée à Choisy-le-Roi, en grande banlieue parisienne. Cette manufacture est en partie détruite par un incendie en 1870, puis connaît un nouveau départ de feu en 1896. 

La construction de l’immeuble actuel du 39 rue du Caire remonte apparemment à 1897. La maison est alors aux mains des enfants de Jean-Ulrich Durst et Catherine Wild, les "Wild-Durst Frères", qui confient le chantier aux architectes Alexandre et Edouard Autant, père et fils. L’immeuble a été utilisé par la société Durst-Wild au moins jusque dans les années 1950.

Extrait du Moniteur de la mode (1888) 


Page du catalogue Durst-Wild (1929) 

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