dimanche 4 mai 2014

Lehmann Brothers, version industrie lourde


La façade du 12 rue Saint-Maur, avec l'inscription Fonderie Lehmann Frères (mai 2014)

12 et 12 bis rue Saint-Maur
Métro Voltaire

Détail de la façade (mai 2014)
Rien à voir avec la défunte banque américaine Lehmann Brothers et sa faillite retentissante. Les frères Lehmann du 12 rue Saint-Maur étaient fondeurs de cuivre, de bronze, etc., comme l’indique l’inscription Fonderie Lehmann Frères encore bien visible sur le balcon. Un bon témoignage de la métallurgie très présente dans le quartier à la fin du XIXe siècle.

L’immeuble remonte à 1883. C’est l’époque où les Lehmann transfèrent leur fonderie du 86 rue Saint-Maur, où elle se trouvait depuis une dizaine d’années, vers cette partie de la rue. Ils font appel à Anatole-Victor Caligny, un architecte normand, protégé du concepteur de l’opéra Charles Garnier. Un bel immeuble bourgeois sort ainsi de terre. Sa façade est ornée de quatre bas-reliefs représentant de jeunes garçons nus portant chacun sur l’épaule une corne d’abondance, symbole de prospérité. Derrière, l’usine s’étend jusqu’à la rue Sevran.

Les frères d’origine alsacienne ont besoin d’espace pour déployer leurs installations. Ils sont spécialistes des alliages, en particulier des bronzes phosphoreux qu’ils produisent selon un procédé mis au point par l’ingénieur Georges Guillemin. L’adjonction de phosphore dans la fabrication permet d’obtenir un métal plus résistant. Il dure « trois fois plus longtemps que le bronze ordinaire », assurent les frères Lehmann dans leur publicité. Un atout décisif pour des clients comme les arsenaux, les propriétaires de hauts-fourneaux, ou encore la Compagnie du chemin de fer de Paris à Orléans, alors en plein essor. Elle a besoin de pièces extrêmement solides pour ses wagons.


Encart de la fonderie Lehmann Frères,
paru en 1879 dans les Annales Industrielles 
Avant l’arrivée des Lehmann, cette portion de la rue Saint-Maur était déjà vouée à l’industrie. Entre deux ruelles, utilisées à la fois comme passages et comme dépôts, une véritable ruche industrielle bourdonnait là. Près de quarante ateliers très variés étaient répartis sur six étages dans un bâtiment en briques. On trouvait des fabricants de talons de chaussures, des moulins à farine, des retordeurs de coton, des tourneurs de pieds de meubles, en passant par des graveurs sur corne ou encore des diamantaires. L’ensemble était alimenté en énergie par une énorme machine à vapeur de 200 chevaux, appartenant à la société La Lorraine. 

A l’époque de la construction, en 1870, les petits industriels n’avaient pas les moyens de s’offrir chacun une machine à vapeur, et plusieurs ateliers collectifs de ce type avaient vu le jour. Celui du 12 rue Saint-Maur, qui occupait quelque 500 ouvriers, était semble-t-il le plus grand de Paris.

Il ne fonctionna que dix ans, et fut totalement ravagé en avril 1880 par un incendie né dans une filature du troisième étage. C’est probablement ce qui permit aux frères Lehmann de construire leur usine et leur immeuble de rapport à la place.
 

Le 12 rue Saint-Maur (mai 2014) 
Leur fonderie ne dura cependant pas plus longtemps. Ouverte en 1884, elle fut elle aussi dès novembre 1887 la proie d’un incendie qui détruisit une partie de l’installation. Un an plus tard, une grève, motivée par l’introduction du travail au kilo, se prolongea quelques mois. 

Surtout, Lehmann Frères fusionna en 1889 avec un de ses grands concurrents, Muller et Roger. Toute la production fut alors concentrée dans une nouvelle fonderie ouverte 108 avenue Philippe-Auguste, toujours dans le 11ème arrondissement.

Facture de la fonderie Muller, Roger & Cie (1924). L'entreprise mentionnait encore à l'époque les maisons qu'elle avait intégrées: Broquin & Lainé, Thiébaut & Fils, Lehmann Frères.
Outre l'usine de l'avenue Philippe-Auguste, Muller & Roger disposait d'une grande fonderie à Noyon (Oise). 


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