lundi 13 juin 2011

Rue du Faubourg du Temple, du cirque à la net-économie

   Du cirque et des biscuits, des machines-outils, une imprimerie, du négoce de cuirs, des start-up, du design - et toujours du spectacle : depuis plus d'un siècle, le 18 et le 20, rue du Faubourg du Temple n'ont cessé de brasser les activités les plus variées, faisant de ce lieu un témoin privilégié de l'évolution économique de Paris.
En 1782, un écuyer anglais installé en France, Philip Astley, achète un vaste terrain à l'entrée du Faubourg du Temple. Il y ouvre une salle ronde comportant deux rangées de loges, l'Amphithéâtre anglais, où il présente en particulier des oiseaux, des numéros équestres, et devient ainsi l'un des créateurs du cirque moderne. C'est le premier cirque permanent de Paris. A la suite de la coalition étrangère contre la révolution, Astley est obligé de quitter la France, et son associé Franconi lui succède en 1793. Le spectacle connaît alors un grand succès, qui amène la famille Franconi à déménager pour créer un Cirque Olympique plus vaste. Elle revient cependant dans les lieux, agrandis et restaurés, en 1816. Clowns, éléphants, pantomimes, etc. : suivent près de dix années de triomphe, jusqu'à l'incendie de l'ancien cirque d'Astley, le 16 mars 1826, à la suite d'une représentation. Les frères Franconi quittent alors l'endroit, et inaugurent l'année suivante une nouvelle salle située boulevard du Temple.


Le 18-20, rue du Faubourg du Temple, va, lui, devenir un lieu industriel. Le fabricant de biscuits Edme Guillout (1811-1893), dont les bureaux sont alors rue de Rambuteau, y implante une de ses trois fabriques parisiennes - l'entreprise transfèrera ensuite son activité en banlieue, à Issy-les-Moulineaux, où elle disposera d'une importante usine. "En 1843, à sa fondation, la maison Guillout n'avait qu'un seul four ; aujourd'hui trois usines dans Paris, occupant plus de 50 fours et fonctionnant tous les jours, ne suffisent pas toujours à la fabrication", s'extasie en 1899 Charles Bivort dans un document à la gloire des entrepreneurs parisiens. L'usine du Faubourg du Temple, qui donne également rue de Malte, est spécialisée dans les biscuits et pains d'épices. A cette époque, Guillout emploie au total 500 personnes.


Changement de décor en 1908 : ce qui restait de l'usine des biscuits Guillout est démoli, et remplacé par un "hôtel industriel" avant l'heure. Il s'agit d'un ensemble de bâtiments destiné à abriter des activités variées "telles que la téléphonie, l'habillement, le matériel mécanique, la force motrice, la chapellerie, les fourrures, l'alimentation, etc.", indique un document d'époque. Des industries "n'ayant aucun rapport entre elles", mais "ayant intérêt à se grouper pour diverses raisons économiques". C'est le "consortium des fabricants".  
 
La cour et sa verrière en 1912

 Construit sous la direction de l'architecte Henri-Paul Nénot (1853-1934), cet ensemble qui n'a guère changé en un siècle est dominé par un grand corps de bâtiment de six étages légèrement en retrait de la rue du Faubourg-du-Temple et parallèle à celle-ci. Sa façade est décorée de panneaux de céramique vernissée. Perpendiculairement à ce premier bâtiment, deux autres sont séparés l'un de l'autre par une cour vitrée où glisse un pont roulant encore visible aujourd'hui. L'entrée de la cour est marquée par deux Atlantes sculptés. Ces bâtiments "possèdent de larges baies comme celles des écoles afin de donner le plus de jour possible à l'intérieur des locaux, et sont couverts d'un comble en ardoise surmonté lui-même d'un toit plat à ressauts. Planchers, poutres, piliers, linteaux, encorbellement du hall vitré, en un mot tout ce qui subit des efforts est en béton armé", précise fièrement Hennebique, l'inventeur de ce matériau, dans sa revue Le Béton armé en 1912.

Une partie des locaux est occupée dès juillet 1909 par la maison Glaenzer, Perreaud et Thomine (machines-outils, matériel de forge et fonderie, compresseurs, etc.), et le reste livré début 1910.


Les lieux en juin 2011

Au fil des années, les entreprises se succèdent. Un café-concert, Le Temple, installé au rez-de-chaussée à partir de 1922, puis transformé en cinéma. L'imprimeur-éditeur Beresniak, qui édite des livres en français (Le Visage nuptial, de René Char, par exemple) mais aussi en russe, en arménien ou encore en vietnamien. Des ateliers de maroquinerie, de confection. Le siège de Cacharel, pendant plusieurs dizaines d'années. Un restaurant-discothèque devenu un des hauts lieux du rock à Paris, Le Gibus.  
En 1999, alors que les lieux commencent à être un peu décrépits, Laurent Edel, le petit-fils de la propriétaire d'un grand atelier à l'abandon décide de créer sur place un lieu communautaire autour d'internet. Sur le modèle américain, une quinzaine de toutes jeunes sociétés investissent alors le faubourg du Temple: newsfam.com, un portail féminin, tradingcentral.com, un site de recommandations boursières, etc. Leurs créateurs baptisent l'immeuble "Republic Alley". Quelques mois plus tard, en mars 2000, le président de la République Jacques Chirac vient en personne visiter cette communauté symbole de la "nouvelle économie" alors en plein envol.
C'est l'heure de gloire de Republic Alley. Elle ne durera pas. Quelques jours plus tard, la bulle boursière autour des valeurs internet explose à Wall Street. Un évènement qui se répercute directement rue du faubourg du Temple. Deux ou trois ans après sa création, la "Republic Alley n'est plus que l'ombre d'elle-même. La moitié de l'étage réservé à l'incubateur, la structure spécialement conçue pour accompagner le développement de sociétés Internet, est vide, constate un journaliste de L'Express revenu sur les lieux. Quant aux fêtes au cognac-tonic, elles ont été remplacées par de rares soirées pizzas..."
Aujourd'hui (2011), une banderolle "La mairie soutient les entreprises" flotte à l'entrée de l'immeuble. Le lieu, rebaptisé "Paris Innovation République", est devenu une pépinière destinée à favoriser le développement de jeunes sociétés "du design et de la création". Il héberge une petite quinzaine d'entreprises.

2 commentaires:

  1. sur une boite de biscuits guillout:maison fondée en 1841

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  2. Merci pour cette précision, qui corrige légèrement la date de 1843 donnée par Charles Bivort.

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