samedi 22 juin 2013

Les Gobelins ou la naissance du luxe industriel


La façade de la grande galerie des Gobelins (2013)

42 avenue des Gobelins
Métro Gobelins 


Dans les années 1850, Julien Turgan, un journaliste scientifique d’une trentaine d’années, ami de Gérard de Nerval et de Théophile Gautier, se lance dans une aventure originale : un tour de France des grandes usines. "Il nous a semblé injuste qu’il y eût tant d’historiens pour les gloires militaires et si peu pour les gloires industrielles", se justifie-t-il. Le voici donc parti sillonner l’Hexagone à raison de deux enquêtes par mois. Le fruit de son travail est publié à partir de 1861 en 14 volumes illustrés, dans lesquels il décrit minutieusement des centaines de sites marquant à ses yeux les "progrès matériels de l’humanité". 


A tout seigneur tout honneur, le premier volume s’ouvre par une visite aux Gobelins. "Parmi les usines françaises les plus célèbres à l’étranger, la Manufacture impériale des Gobelins doit être mise au premier rang : la réputation européenne de ses tapisseries s’est conservée depuis son fondateur, et les jours d’entrée aux Gobelins amènent au faubourg Saint-Marceau une foule d’Anglais, d’Allemands et de Russes qui viennent voir la grande galerie d’exposition et surtout les ateliers où se travaillent ces précieux tissus", écrit Turgan, devenu directeur du Moniteur universel. 



Aujourd’hui, cent cinquante ans plus tard, le lieu attire toujours les touristes. Le long du faubourg rebaptisé avenue des Gobelins, des tapisseries anciennes et modernes sont présentées dans un bâtiment de style IIIe république construit en 1914 par l’architecte Jean-Camille Formigé. Au-dessus de la grande porte, un cartouche indique "Manufacture nationale des Gobelins". La façade principale est également décorée d’un bas-relief, de cariatides et de huit médaillons rendant hommage aux différents métiers indispensables à la tapisserie : La Tonte, La Fileuse, La Teinture, Le Carton, etc. 
En retrait de cette galerie, la véritable manufacture, toujours en activité, n’est accessible qu’avec un guide. Elle comprend une série de sobres bâtiments répartis autour de plusieurs cours. Certains d’entre eux remontent au dix-septième siècle, comme l’ancien logement du peintre Charles Le Brun, le premier directeur, ou, en face, une longue bâtisse aux murs jaunes qui abrite un atelier de tapisserie encore utilisé actuellement. La teinture est effectuée dans un autre atelier situé à droite de la chapelle Saint-Louis.

Une des cours intérieures des Gobelins, avec la statue de Le Brun (2013)
C’est de la teinture, justement, que tout est parti, au quinzième siècle. A l’époque, le quartier présente deux atouts pour les teinturiers, tanneurs, baudroyeurs, etc. D’une part, il est traversé par un petit affluent de la Seine, la Bièvre, dont ils peuvent utiliser les eaux. D’autre part, il est situé près de la ville, donc des clients, sans être pour autant intégré dans Paris. Le faubourg répond ainsi d’emblée aux règles qui seront fixées par Charles IX en 1567, enjoignant de mettre hors des villes et près des cours d’eau une série d’activités polluantes comme les tueries et écorcheries de bêtes, les tanneries, mégisseries et teintureries. 

Au fil des décennies, les professionnels sont nombreux à s’installer sur place, de même que les bouchers, qui jettent leurs déchets dans l’eau. La Bièvre deviendra ainsi peu à peu une rivière industrielle, puis un égoût à ciel ouvert, avant d’être enterrée au début du vingtième siècle.
Jehan Gobelin fait partie des teinturiers qui s’établissent sur les rives de la Bièvre vers 1450. Sa spécialité : l’écarlate de Venise, une teinture rouge fabriquée avec de l’alun, de la crème de tartre et du kermès. 
"L’étendue des terrains de la teinturerie, l’argent qu’on y dépensa, la firent appeler la Folie-Gobelin", raconte Michel-Eugène Chevreul, qui fut directeur de la manufacture au dix-neuvième siècle. En réalité, Gobelin n’est pas fou. Il réussit l’écarlate mieux que nombre de ses concurrents, et fait fortune. "Le peuple disait que le teinturier avait fait un pacte avec le diable", ajoute Chevreul…

Plan de l'Hotel royal des Gobelins. En haut du plan, la Bièvre  
Les descendants de Jehan Gobelin acquièrent ensuite des terrains sur les bords de la rivière, et y bâtissent de vastes ateliers. Signe de leur succès, leur nom devient au seizième siècle celui de la rivière, et de tout le quartier. 

Le siècle suivant est celui de la "nationalisation" des Gobelins, effectuée en deux temps. En 1601, Henri IV commence par louer aux descendants de Jehan Gobelin des bâtiments dans lesquels il installe des ateliers dirigés par deux tapissiers d’origine flamande, Marc de Comans et François de la Planche. Puis Louis XIV achète la propriété en 1662, et, avec son surintendant Colbert, transforme les Gobelins en "manufacture royale des meubles de la Couronne". Y sont réunis non seulement des tapissiers et des teinturiers, mais aussi des peintres, des orfèvres, des graveurs, des ébénistes, etc. 

Le roi veut les meilleurs d’entre eux. C’est pourquoi, dans son édit, il autorise le directeur de la manufacture à ouvrir des brasseries, exemptées de toute taxe, dont la bière sera réservée aux ouvriers.

"Ce n’était pas seulement une fabrique de tapisserie que Louis XIV créait aux Gobelins, c’était un vaste atelier où l’on composait et exécutait tout ce qui constitue un ameublement", résume Julien Turgan. Cet établissement modèle doit permettre de décorer les bâtiments royaux de la façon la plus magnifique qui soit, en se passant des objets importés – la vente de tapisseries étrangères devient d’ailleurs interdite. Sur place sont aussi fabriqués des cadeaux de prestige pour les chefs d’Etat étrangers. Les Gobelins marquent en quelque sorte la naissance du luxe industriel français.


Louis XIV visitant la manufacture des Gobelins (tapisserie, 1673)
Depuis, la manufacture a connu en trois siècles et demi bien des hauts et des bas : un premier âge d’or sous la direction de Charles Le Brun, cinq ans de fermeture, un redémarrage, de nouvelles difficultés avant et pendant la révolution, une certaine léthargie dans les années 1930… Mais elle a tenu bon, et emploie encore aujourd’hui une trentaine de personnes pour 15 métiers à tisser

Le dernier mot revient à Julien Turgan. "Grâce aux merveilleux produits des Gobelins, de Sèvres et de Beauvais, la France a su prouver à l’Europe qu’elle la domine par ses arts industriels, comme elle la maintient par ses armes: cette persuasion vaut des centaines de millions au commerce français", écrivait le journaliste en 1861. "Mais qu’on y prenne garde: les nations rivales, à force de travail et de sacrifices, sont à la veille de nous atteindre et de nous dépasser." Un appel à la mobilisation industrielle comme on pourrait en entendre aujourd'hui...

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