vendredi 3 juin 2011

Boulevard de la Villette, la moutarde Bornibus

58-60, boulevard de la Villette
Métro : Belleville 


Au 58, boulevard de la Villette, impossible de rater cette belle façade agrémentée de deux plaques à la gloire de la moutarde Bornibus et du fondateur de l'entreprise. De grosse lettres-enseignes en plastique terni montrent aussi que l'activité s'est poursuivie jusque dans les années 1970-80. Derrière l'immeuble bourgeois, qui abritait les bureaux et les appartements de la famille Bornibus, l'ancienne usine existe encore, reconvertie en loft et invisible depuis le boulevard. Son fronton est également orné d'une plaque "Alexandre Bornibus", et d'une autre inscription, "Vinaigrier" au sommet du bâtiment.


Comme indiqué sur la façade, la maison a été créée par Alexandre Bornibus en 1861. Cet homme entreprenant, né à Verpillières-sur-Ource (Aube) en 1821, fut d'abord instituteur dans un établissement dirigé par son frère Joseph, puis responsable -toujours avec son frère, et un troisième larron, Nicolas Lefèvre- d'une laiterie et crèmerie en gros installée 19 rue de Milan. En 1860-61, à l'approche de ses quarante ans, il prend son envol : se séparant de son frère, il reprend une fabrique de moutarde, Touaillon et fils, installée dans le quartier des Halles, 8 rue Coquillière. Très vite, il rebaptise l'entreprise et la déménage dans le quartier tout neuf de Belleville. Une "usine à vapeur" est ainsi construite au 18, boulevard du Combat, adresse qui deviendra 60, boulevard de la Villette lorsque l'artère sera rebaptisée et la numérotation modifiée. 


Alexandre Bornibus
En quelques années, Alexandre Bornibus devient alors l'un des rois de la moutarde en France. Un succès rapide lié en partie à ses efforts en matière d'innovation, notamment pour modifier les ustensiles employés de longue date dans la fabrication de la moutarde de Dijon. En mars 1864, il dépose ainsi un brevet pour un "moyen de tamiser la moutarde et diverses autres substances"


"Ce fabricant, par des procédés à lui, est arrivé à populariser la moutarde; il a fait pénétrer cet apéritif dans tous les ménages", s'extasie "Le Petit Journal" en 1869, à l'occasion d'un article évoquant la gestion sociale de l'entreprise: une fois par an, Alexandre Bornibus donne une journée à ses employés, qui partent tous ensemble dans les voitures de l'entreprise pour un plantureux repas à la campagne. "Nous allons aux champs nous ébattre en l'honneur de médailles qu'il a obtenues dans l'année pour se produits et pour ses appareils de fabrication", raconte un membre du personnel.


Dans son dictionnaire, Pierre Larousse signale l'une des inventions signées Bornibus: "Pour les voyages au long cours et les excursions dans les climats lointains, cet industriel a inventé la moutarde en tablettes sèches. Pour en faire usage, on en gratte avec un couteau la quantité que l'on désire sur son assiette, on l'humecte de quelques gouttes d'eau, et l'on obtient aussitôt le condiment désiré." 
 
Illustration tirée de l'Exposition Maritime internationale (1868). 
On aperçoit au fond le belvédère des Buttes-Chaumont.
Quelques années plus tard, le Dictionnaire encyclopédique et biographique de l’industrie et des arts industriels se montre également très laudatif : Alexandre Bornibus "devint le premier et le plus important des fabricants de moutarde. Dès lors, le nom de Bornibus fut fameux en Europe, et il ne tarda pas à devenir universel." 


Ce succès est aussi alimenté par les publicités pour la maison. En 1870, Alexandre Bornibus fait ainsi appel à Alexandre Dumas père pour vanter les mérites de ses produits. A la fin de son Grand dictionnaire de cuisine, le célèbre romancier insère un long texte consacré à son commanditaire. "A mon retour à Paris, j'allai voir les ateliers de Monsieur Bornibus, boulevard de la Villette, 60. Il me fit visiter son établissement avec la plus grande complaisance et m'expliqua que la supériorité de ses produits venait de la perfection de ses instruments de manipulation inventés par lui-même et surtout de la combinaison et du choix de ses matières premières", écrit notamment Dumas. 


Dans la même veine paraît en 1878 un opuscule de 32 pages écrit par Étienne Ducret et intitulé "La Bornibusiade" : il s'agit d'un "poème gastronomique, piquant, apéritif, hygiénique, biographique, historique et lyrique, en vers libres", tout à la gloire d'Alexandre Bornibus et de sa moutarde. En 1900, c'est le fameux cinéaste Georges Méliès qui réalise un court métrage publicitaire dans lequel les clients d'un restaurant se disputent les pots de moutarde Bornibus, tant elle est savoureuse. Dans les années 1930, Pauline Carton sera également mise à contribution.  
La seule image qui reste du film de Méliès,
aujourd'hui disparu
L'essor de l'entreprise est cependant émaillé de drames. A commencer par une série d'incendies. En décembre 1866, un feu "activé par l'huile et le matières premières entassées dans la maison de fabrication", menace d'embraser tout le quartier. En 1870, les Bornibus achètent le 58, boulevard de la Villette, c'est à dire la propriété voisine de celle qu'ils louaient. Ils démolissent l'ensemble progressivement et reconstruisent l'usine puis le bâtiment qui donne sur le boulevard. Les travaux de démolition et reconstruction dureront 11 ans, jusqu'en 1881. 
Affiche de Foré pour Bornibus (1954)
En avril 1885, un nouvel incendie prend naissance "dans un vaste grenier à fourrages, situé au fond de la cour, au-dessus des ateliers de trituration, dans lesquels se situaient des matières inflammables", rapporte "Le Petit Parisien". 
Troisième accident en novembre 1901, des flammèches jaillies d'une cheminée mettent le feu au fourrage. 


Malgré ces incendies à répétition, la maison se développe, et passe entre le mains des trois fils d'Alexandre Bornibus, décédé en 1882. Mais en mai 1908, l'un d'eux, Georges, malade depuis des années, se tire une balle de revolver dans la tempe, "dans un accès de neurasthénie". Quatre ans plus tard, son frère Lucien se tue accidentellement dans l'usine, en chutant dans la cage d'un monte-charge. Paul, le troisième fils, se retrouve alors seul aux commandes. 


C'est le dernier Bornibus à diriger la maison. Au début des années 1930, alors que Paul approche des 75 ans, aucun des petits-fils susceptibles de prendre la suite n'est finalement à même de le faire: "l'un meurt à l'âge de vingt ans, deux sont tués durant la première guerre mondiale, le dernier revient handicapé (gazé...)", explique Bernard Pharisien, auteur d'un livre très riche consacré à la familleBornibus Le Champenois (2011)


C'est donc un dénommé Charles Boubli, un ancien de Potin, qui reprend l'affaire. Il devient PDG de Bornibus en 1931, et maintiendra pendant des décennies la stratégie de la société, très axée sur la publicité. "Les Boubli resteront aux commandes plus longtemps que les Bornibus", précise Bernard Pharisien. Au début des années 1970, l'entreprise toujours dirigée par Charles Boubli compte encore 70 employés. 
En 1992, ses deux filles Hélène Boutet et Michèle Aziza cèdent le contrôle à de nouveaux actionnaires. L'entreprise quitte alors le boulevard de la Villette, tout en maintenant la marque Bornibus. En février 2012, la société Agrodor qui exploitait la marque a cependant déposé son bilan et été placée en redressement judiciaire. Cela pourrait annoncer la fin d'une histoire industrielle entamée il y a un siècle et demi. 


Buvard publicitaire Bornibus

9 commentaires:

  1. j'ai travaillé dans cette entreprise de 1963 a 1970 en tant que chaufeur'livreur'encaiseur .et je garde un excellent souvenir, de la famille Boubli pere mére et filles ,notamment la cadette Michel ,pour la quel j'avais un petit faible a l'époque j'avais alors 25 ans et elle guères +

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  2. Il y a une chanteuse piquante mais 'zen' qui habite aujourd'hui dans cette usine. Esperant qu'elle ne rencontre pas la même sort que la famille Bornibus!

    Excellent article. J'ai écrit quelque chose à ce sujet, mais j'ai eu du mal à trouver même la moitié des informations que vous avez ici. Mais il y a une chose que vous n'avez pas cité ici - des produits 'Bornibus' sont à priori toujours en vente, mais je ne sais pas où ils sont fabriqués aujourd'hui.

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  3. ji est travaillé 12 ans je me rapelle de michelle qui etais plus cool que sa soeur helenne vous dever vous souvenir de melle yvonne avec 1 caractere bien dur

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  4. j'ai téléphoné ce matin car je ne trouve plus mon vinaigre à l'echalotte et on m'a dit bornibus a fermé buhhhhhhh comment je vais faire maintenant

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  5. Le monde et Troyes sont bien petits, j'ai rencontré le frère aîné Joseph Nicolas BORNIBUS à Saint Martin ès Vignes, pour le baptême de la plus jeune fille Marie Félicie du professeur Napoléon-Ambroise COTTET !

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  6. Pour information, la marque Bornibus a été rachetée par la société Casimex Fine Foods qui souhaite prochainement la relancer sur le marché.

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  7. Est-ce que qqn saurait me dire quels était les canaux de vente de bornibus? Etatit-il possible d'acheter des produits Bornibus directement en se rendant à l'usine?

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    1. non on ne pouvait pas acheter directement a l'usine c'était surtout des livraisons qui était faite que voulait vous dire par les canaux de vente ?

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  8. Je viens de découvrir la nouvelle gamme Bornibus et je dois dire que le travail sur le packaging est remarquable. C'est vraiment bien que la marque soit reprise car il aurait été dommage de la perdre. Vous pouvez voir le site de la marque sur www.bornibus.fr

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