samedi 28 janvier 2012

La plus incongrue des usines : l'église Saint-Germain-des-Prés



  De toute la France, c’est sans doute le lieu le plus incongru pour un atelier industriel. Pour une raffinerie plus encore. Pendant quelques années, l’église Saint-Germain-des-Prés fut pourtant bien transformée en usine. Les chants des moines bénédictins de l’abbaye se turent, remplacés par le vacarme des ouvriers et de leurs machines.

C’était à la Révolution. Une rude période pour tous les édifices religieux, en particulier les couvents et monastères. Les congrégations sont alors supprimées et tout ce qu’elles possédaient se retrouve "mis à la disposition de la Nation". Nombre de monastères, devenus biens nationaux, sont vendus, et souvent détruits pour laisser place à des immeubles d’habitation.

Tel n’est pas le sort de Saint-Germain-des-Prés. L’église est certes vite dépouillée de ce qu’elle contenait de précieux. Mais, plutôt que de la céder, l’Etat choisit de l’affecter à un nouvel usage. De même que l’église des Bonshommes de Chaillot est convertie en filature de coton, celle de Saint-Germain-des-Prés devient une usine de salpêtre.

La République des Sans-culottes est alors en manque de salpêtre, ce sel de pierre (salpetrae en latin médiéval) utilisé pour fabriquer de la poudre à canon, donc éminemment stratégique en cette période de guerre contre les monarchies d’Europe. On le récupère sur les murs humides, les vieux plâtras. Puis on lessive le matériau ainsi ramassé, et l’évaporation du liquide permet d’obtenir les cristaux recherchés.

Pour produire davantage de poudre, le Comité de Salut public décrète la mobilisation générale. Tous les citoyens sont invités à gratter le fond de leur cave pour récupérer le précieux salpêtre. "C’est du sol même de la République que les bras des hommes libres doivent extraire la poudre destinée à exterminer l’odieuse race des tyrans", harangue Frécine, le responsable de la raffinerie révolutionnaire des poudres et salpêtres.

La matière première récoltée, reste à la lessiver et la purifier. En faisant au plus vite, car la guerre n’attend pas. "On nous donnera de la terre salpêtrée et trois jours après nous en chargerons les canons !", aurait assuré Gaspard Monge, l’un des grands scientifiques de l’époque. C’est ainsi que l’église Saint-Germain-des-Prés est utilisée dès 1792 comme dépôt de salpêtre – le produit encombre le choeur jusqu’aux voûtes –, puis convertie en "raffinerie de salpêtre de l’Unité" par un décret du 24 pluviôse an II de la République (12 février 1794).

Pour y traiter le salpêtre recueilli dans tout Paris, les lieux doivent alors être nettement réaménagés. En avril, Legangneur, le directeur de la nouvelle raffinerie, presse le mouvement : il faut "faire enlever sur-le-champ les marbres et statues qui viennent d’être ôtés de la ci-devant chapelle Casimir", ce qui correspond au transept gauche de l’église actuelle, "attendu le besoin urgent d’y mettre les ouvriers et de faire une ouverture de porte", écrit-il.

"On a été obligé de culbuter tout le dallage, non seulement de la nef et du choeur, mais encore des bas-côtés et chapelles, pour y établir les grands fourneaux et chaudières adossés le long des bas-côtés, à droite, sur le mur et dans tout le reste, les plates-formes en cuvettes pour la cristallisation, les tonneaux de lessivage des terres et les rigoles nécessaires à ce travail", rapportera plus tard l’inspecteur général des bâtiments civils. Des hangars sont aussi construits sur la droite de l’église. Place est également faite à un atelier pour forer les canons des fusils.

La raffinerie de salpêtre de l’Unité ne fonctionnera cependant pas longtemps. Dans la nuit du 2 au 3 fructidor an II (19 août 1794), cette dangereuse installation est ravagée par un incendie mortel, qui détruit aussi la fameuse bibliothèque de l’abbaye. Douze jours plus tard, une autre usine ouverte de fraîche date, la poudrerie de Grenelle, saute à son tour.

Il est alors question de vendre ce qui reste de l’église, ou de la démolir. "L'évaporation des sels nitriques a répandu dans tout l'édifice une humidité qui, attaquant toutes les parties, a pénétré la pierre à plusieurs pouces de sa surface. L’intérieur ne présente que des dégradations ou des décombres de terres amoncelées. Les chapelles, les boiseries, les dalles n’existent plus, les vitraux sont extrêmement endommagés", constate le préfet de la Seine début 1802.

Une contre-expertise estime toutefois que les murs de l’église sont sains et solides, et que rien n’oblige à aliéner le bâtiment. "Si l’on renverse tous les monuments, la surface de Paris ne présentera plus à l'oeil de l'étranger qu'une vaste plaine de têtes de cheminées", plaide Petit-Radel, l’inspecteur général des bâtiments civils, en suggérant de conserver ce monument, "peut-être le plus ancien de Paris". L’argument fait mouche. Saint-Germain-des-Prés obtient un sursis. Il dure toujours.


L'abbaye en 1687 

2 commentaires:

  1. Belle enquête (où trouvez-vous toute votre documentation?) & style exemplaire. Bravo.

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    1. Merci pour votre gentil message. Ma documentation est un peu de bric et de broc, autrement dit de click (le site Gallica de la BNF, notamment, est très riche) et de mortar (ces bons vieux livres, vous savez?). Bonne lecture !

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