mardi 11 septembre 2012

Les tours Eiffel de l’hôtel de Montmor

La façade sur la rue du Temple (septembre 2012) 
79 rue du Temple
Métro: Rambuteau


   Au dix-neuvième siècle, de nombreux hôtels particuliers du Marais délaissés par les nobles et les bourgeois furent transformés en ateliers, en fabriques ou en commerces – et parfois un peu défigurés. L’hôtel de Montmor (ou Montmort), rue du Temple, en offre une superbe illustration. Ce somptueux édifice datant de 1623 abrita un temps diverses productions, avant de retrouver récemment sa vocation première d’habitation chic. Avec son porche cintré, ses deux pavillons, son escalier grandiose dans le corps de logis central, son balcon en fer forgé, son fronton triangulaire orné d’une allégorie de la vérité, sa cour et son jardin, qui pourrait imaginer que l’endroit fut il n’y a pas si longtemps une usine ?

L’édifice fut érigé vers 1623 rue Sainte-Avoye (la future rue du Temple) par un grand financier de l’époque, Jean Habert de Montmor, qui avait au préalable acheté puis démoli les quatre maisons se trouvant sur le terrain. 



La première cour (septembre 2012)

Resté propriété de la famille jusqu’en 1751, l’hôtel, décoré d’une imposante collection de tableaux, reçut notamment la visite de mademoiselle de Montpensier, cousine du roi, du philosophe, astronome et physicien Gassendi, de scientifiques comme Roberval ou Huygens, et de madame de Sévigné. Molière y donna dit-on lecture de son Tartuffe, dont le roi avait interdit la représentation en public.

Bougies et bijoux 

Publicité pour les Bougies de l'étoile
En 1838, l’hôtel passe entre les mains de Louis-Adolphe de Milly, un gentilhomme que la révolution de 1830 avait contraint à changer de vie, et qui avait opté pour l’industrie. Il avait entamé des travaux sur les acides gras, et participé à la mise au point des bougies modernes, dites stéariques, à partir de suif de boeuf. Il en avait notamment comprimé le prix de revient en utilisant dans le processus de la chaux plutôt que la soude caustique bien plus coûteuse, et en récupérant certains résidus pour fabriquer des savons. Cette rupture technologique et économique avait permis au produit de s’imposer très vite. En une poignée d’années, « la puante chandelle, à lumière fumeuse » est remplacée grâce à Milly par « la bougie, si propre et douée d’une flamme si blanche », s’enthousiasme un manuel scolaire de la fin du dix-neuvième siècle.

Devant le succès, Milly participe à l’ouverture d’une usine à Marseille, et transfère dans la capitale sa première fabrique, qui était installée aux portes du Paris d’alors, près de la barrière de l’Etoile. Il n’est pas très évident de savoir si les "bougies de l’Etoile" ont été produites quelque temps dans l’hôtel de Montmor, ou si l’endroit n’a servi que de demeure à leur propriétaire. 

Milly a en tous les cas remodelé les pavillons sur rue et percé le passage permettant de rejoindre la deuxième cour. Autre certitude : dans les années 1840, la manufacture de bougies et de savons s’installe au 40, rue Rochechouart. Vers 1860, elle déménage à nouveau pour partie au 19, rue de Calais, et pour la partie nécessitant l’emploi de la vapeur, à la Plaine-Saint-Denis. 


Annonce publicitaire pour la fabrique Gross (1922) 
D’autres entrepreneurs trouvent alors place dans l’hôtel de Montmor. Louis Rouche, un fabricant de lampes. Becker, un spécialiste de l’« ébénisterie de fantaisie ». Legrand, un joailler. L'orfèvre Alphonse Debain. Daudé, qui propose des appareils « à poser les œillets métalliques et à ferrer les lacets ». Sans oublier Auguste Gross, un des premiers à avoir industrialisé la production des chaînes, bracelets, médailles et autres bijoux en or. 

Photographie de la cour par les frères Séeberger
au début du vingtième siècle.
A gauche, la fabrique Gross et Langoulant
Au milieu des années 1870, devant le succès de ses articles vendus à bas prix, Gross transforme ses ateliers et recourt à la « force motrice » pour produire davantage, « alors que les produits de cette industrie ne s’étaient jamais obtenus que par le travail manuel ». Le polissage au tour remplace le polissage à la main. Simultanément, il ajoute aux installations de la rue du Temple une usine neuve à Bonneuil, en bordure de la Marne, au sud-est de Paris. Une fabrique présentée comme « modèle », entourée de maisons pour le personnel, selon le principe des cités ouvrières des environs de Mulhouse. Auguste Gross deviendra d’ailleurs maire de Bonneuil quelques années plus tard.

En 1878, l’entreprise compte au total 200 personnes. Son essor est loin d’être terminé. En 1889, elle obtient en particulier le monopole des reproductions en miniature de la tour Eiffel, qui surgit alors de terre à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris. La maison Gross, devenue Gross et Langoulant puis Gross et Poilevé, reste sur place au moins jusqu’aux années 1920. 

Donné à l’Institut en 1947, l’hôtel de Montmor a été cédé à un propriétaire privé en 1991, profondément restauré, et revendu par appartements. 

Le grand escalier (septembre 2012) 

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