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vendredi 30 octobre 2020

Derrière la façade des établissements Job, rue d'Hautpoul



76-80 rue d'Hautpoul 

Métro : Ourcq 

Rue d'Hautpoul, entre les Buttes-Chaumont et le parc de la Villette, une façade en brique rouge ornée d'une inscription en caractères Art déco a de quoi intriguer : quels étaient les "ETABLISSEMENTS 'JOB" installés ici ? Et pourquoi cette curieuse apostrophe précédant le nom Job ? Surprise : l'histoire de cette avenante façade mène aux tripous "comme à Aurillac", au sinistre Darquier de Pellepoix et à un affairiste corse.

Rien à voir avec le papier à cigarette Job. Les établissements Job produisaient ici des jambons, saucisses, saucissons, grattons, et autres salaisons, souvent inspirées de celles d'Auvergne. 

Dès 1901, le préfet de police est saisi d'une demande d'ouverture d'un "atelier de fabrication en grand de saucissons", ouverture soumise à autorisation compte-tenu des nuisances possibles, à commencer par les odeurs. Le préfet donne son feu vert, et un dénommé Gebs ouvre donc cette année-là son atelier au 62 rue d'Hautpoul (qui deviendra le 76 lors de la renumérotation de la rue en 1912). Le 19e arrondissement compte alors de nombreuses usines, notamment alimentaires, comme celle de la moutarde Bornibus.  

Vers 1906, les salaisons Gebs laissent place aux salaisons de Paul-Désiré Bilbille. Puis, avant 1910, celles-ci sont elles-mêmes remplacées par les salaisons Job, installées auparavant à un kilomètre de là, passage de la Brie. 

Petite annonce dans L'Intransigeant (novembre 1925) 

Le bâtiment actuel, lui, est un peu plus tardif. Il remonte aux années 1920-1930, alors que l'entreprise a été reprise par deux hommes, Marquis et Ménagé, puis le seul Pierre Ménagé, en 1923. Les permis de construire montrent que les travaux ont été effectués en plusieurs tranches. D'abord un édifice bas en 1920, puis un séchoir (pour sécher la viande) et des bureaux au rez-de-chaussée en 1928, enfin un immeuble d'habitation et un garage en 1931. 

La façade du 76 rue d'Hautpoul (octobre 2020)

L'architecte chargé de bâtir le séchoir se nomme Pierre Mathieu. Cet architecte du Perreux, en banlieue parisienne, n'est pourtant pas connu pour ses constructions industrielles. Il est resté dans l'histoire comme le concepteur de la mairie du Perreux, et de l'école des Joncs Marins, également au Perreux.

En 1935, Pierre Ménagé et son épouse Marie Hervouet sont expropriés du 78-80 rue d'Hautpoul, pour une "cause d'utilité publique" qui reste inconnue. Mais ils poursuivent l'activité des salaisons Job au 76, avec en vedette le tripou "comme à Aurillac", ainsi que l'indique en 1939 un encart publicitaire dans la Revue du Plateau Central. 

Publicité pour la maison Job (1939).
Le nom "Ménager" comporte une coquille : l'orthographe exacte est bien Ménagé.  

La suite de l'histoire est marquée par la guerre. Au début du conflit, les immeubles du 76 au 80 rue d'Hautpoul sont hypothéqués auprès de Mathilde Lévy, l'épouse d'un ancien industriel, décoré de la Légion d'honneur en 1925 et mort en 1939, Léon Lévy, qui a transformé son nom en Leville. 

La donne change avec un arrêté signé en décembre 1942 par le commissaire général aux questions juives Louis Darquier dit de Pellepoix, l'artisan le plus zélé de la politique antisémite mise en place par les nazis, "le personnage le plus hideux du Paris de l'Occupation", selon Patrick Modiano. Dans le cadre de la politique visant à confier à des "aryens" les entreprises appartenant ou dirigées en tout ou partie par des juifs, tous les immeubles sur lesquels Mathilde Lévy détenait des hypothèques sont dotés d'un administrateur provisoire. Cela concerne le 76-80 rue d'Hautpoul, mais aussi le 15 place du Havre, le 30 avenue du Château à Vincennes, puis deux autres immeubles parisiens : le 3 rue Ernestine, et le très cossu 90 rue du Bac, où habitaient les Leville. 

A Honfleur, où les Lévy-Leville détiennent aussi des propriétés, la police tente de retrouver leur trace : "Ce monsieur passe d'après la rumeur publique pour être juif", souligne le sous-préfet de Lisieux dans un courrier au préfet du Calvados en décembre 1941. Sa femme pourrait bien l'être aussi. Mais les recherches restent vaines : Léon Lévy est mort depuis deux ans déjà, et, pour sa veuve, la police n'a qu'une adresse erronée. 

"Le sieur LEVY, dit "LEVILLE" n'a souscrit aucune déclaration de juif" (décembre 1941). Archives du Calvados. 

Le nouvel administrateur choisi par Darquier pour tous les immeubles des Lévy à Paris est un Corse d'une quarantaine d'années, Raymond Stéfani. "Un jeune", "un homme qui a des idées", ainsi que Paris-Soir présente ce brillant gérant en novembre 1942. Stéfani expose alors ses propositions de réforme fiscale visant à garantir aux propriétaires "une juste rémunération" de leurs avoirs malgré la situation compliquée du pays, et permettre à terme le retour à une "ère de prospérité organisée" pour le bâtiment. Dix ans plus tôt, en 1932, Raymond Stéfani avait déjà été cité dans la presse, pour sa liaison émaillée de coups de revolver avec l'ex-épouse d'un prince égyptien. Puis, en 1935, il avait été condamné à une amende de 500 francs pour une escroquerie autour d'un projet d'usine qui n'avait jamais vu le jour. 

Le 28 avril 1945, la peine est plus lourde. Pour son comportement durant l'Occupation, la cour de justice de Paris condamne Raymond Stéfani à deux ans de prison, à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens. Il meurt à Casablanca en février 1959. Loin, bien loin, de la rue d'Hautpoul et des établissements Job. 

Mathilde Lévy, de son côté, survit à la guerre. En octobre 1945, elle se remarie à Paris avec un dénommé Marcel Deprez, et meurt six ans plus tard, en 1951, à l'âge de 73 ans. 

Post scriptum : Et l'étonnante apostrophe devant le nom Job ? Cette énigme-là reste à résoudre. 

dimanche 14 juillet 2013

Mermet, une fabrique de peignes près des Buttes-Chaumont

La façade du 35 rue Clavel, avec son enseigne en mosaïque (juillet 2013)
35 rue Clavel
Métro Pyrénées

Rue Clavel, à deux pas des Buttes-Chaumont, un petit bâtiment bas en U coincé entre deux grands immeubles résiste aux sirènes des promoteurs. Sur la façade, une enseigne en mosaïque typique des années 1920 : ici se trouvait avant guerre la fabrique des "Peignes A. Mermet", comme il est indiqué en lettres d'un bleu éteint sur fond jaune.

Facture émise par Mermet en 1912 (doc. communiqué par Alain Faure).
On y lit la mention au tampon "Transféré 35, rue Clavel (XIXe)" 
Auguste Mermet était issu d’une famille dont certains membres fabriquaient des peignes de longue date, en particulier dans l’Ain et le Rhône. 

Son entreprise connut une évidente prospérité. Au début des années 1910, l'affaire dénommée Au Répertoire du Peigne affichait fièrement quatre implantations. 

La première citée, la plus ancienne sans doute, était Oyonnax, un bourg de l’Ain connu pour ses peignes en bois depuis le moyen-âge et converti avec succès au celluloïd au dix-neuvième siècle puis au plastique au vingtième. Les autres sites de Mermet se trouvaient à Ivry, à Ezy-sur-Eure, une commune normande dont les paysans fabriquaient eux-aussi des peignes depuis des siècle, et à Paris.

Dans la capitale, le premier atelier des peignes Mermet se situait déjà sur les hauteurs de Belleville. Il donnait à la fois 37 Villa Faucheur et 3 rue des Envierges. 

Les baies vitrées du petit bâtiment (juillet 2013)
Vers 1912, Mermet déménagea non loin, au 35 rue Clavel. Les locaux d'alors avaient été construits en 1879 pour Hinal, un couvreur et plombier qui y était resté des années. Ils venaient d’être utilisés par un fabricant d’accumulateurs électriques appelé Heymann et Billaudel – lui n’avait semble-t-il tenu qu’un an. 

C’est durant les années 1920 qu’Auguste Mermet fit construire en plusieurs étapes les bâtiments actuels de la rue Clavel, comprenant à la fois un atelier, un magasin et un logement. Homme moderne, il eut recours pour l’occasion aux services de la société Hennebique, le grand spécialiste du béton armé. 

L’atelier a fermé ses portes avant la seconde guerre mondiale. 

Avec ses baies vitrées et sa mosaïque, le bâtiment demeure aujourd’hui rue Clavel le seul témoignage de ces entreprises, à mi-chemin entre l’artisanat et l'industrie, qui fourmillaient autrefois dans tout ce quartier populaire. 

Il suffit pour s’en convaincre de consulter l’annuaire Hachette de 1913. Au 5 rue Clavel, on trouvait alors Albin (celluloïds). Au 7, les frères Theumann, fabricants de conserves alimentaires. Au 9, les frères Simon et leur usine de passementerie. Au 12, Grelault, fabricant de corsets, et Paquier, cartonnier. Au 23, les plumeaux Cordier. Au 32, H. Tourneux, décolleteur. Les peignes Mermet venaient clore la liste au 35. 

A noter : dans les années 1920, c'est rue Clavel que la toute jeune entreprise L'Oréal a exploité sa première usine. Elle se situait au numéro 9, là où avaient été fabriquées auparavant des passementeries puis des têtes de poupées en celluloïd. C'est ici que fut inventée la teinture Imédia qui allait contribuer à la fortune d'Eugène Schueller, le fondateur de L'Oréal. Le directeur de la fabrication et sa famille étaient logés au-dessus de l'usine (aujourd'hui remplacée par un lycée professionnel). L'Oréal a quitté les lieux en 1946. 

Mandat émis par la fabrique de peignes Auguste Mermet (1921)
Mandat de 1921 (détail) 

samedi 2 juillet 2011

L'ancienne usine Meccano, rue Rébeval

La façade du 78-80 rue Rébeval ( juin 2011) 

78-80 rue Rébeval
Métro Pyrénées

Au 78-80, rue Rébeval, dans le 19ème arrondissement, se dresse un drôle de bâtiment. On y trouve des murs de brique et de pierre de taille comme dans nombre d'immeubles industriels. Pourtant cette façade, avec ses courbes, ses obliques, ses avancées qui ressemblent à des tourelles crénelées, ne correspond pas à celle d'une usine.

Et de fait, cette curieuse façade était celle des bâtiments administratifs de Meccano France. Les ateliers se trouvaient juste derrière. C'est là que furent fabriqués, pendant une dizaine d'années, les fameux jeux de construction.

"Tous les jouets "Meccano" vendus en France sont exclusivement fabriqués à Paris dans les usines Meccano, par des ouvriers français, avec des matières premières d'origine française", indique un avis de la direction publié dans Le Petit Parisien en décembre 1930.



Cette déclaration farouchement bleu-blanc-rouge, bien dans le ton de l'époque, est d'autant plus frappante que Meccano n'est pas une entreprise française. L'affaire est née à l'initiative d'un Britannique, Frank Hornby. A Liverpool, en 1898, il conçoit des jouets pour ses propres enfants à base de vis et d'écrous. En 1901, il brevète son invention sous le nom de "Mechanics Made Easy" (la mécanique rendue facile), et lance la fabrication. La marque Meccano elle-même apparaît en 1908.

Le succès est assez vite au rendez-vous, et une filiale française est créée dès 1912. Il ne s'agit encore que de distribuer des boîtes de jouets importées. Mais pour répondre à la demande, les usines commencent à croître et à se multiplier: une à Berlin en 1912, une autre à Paris en 1921-1922. Conçue par l'architecte d'origine belge Arthur Vye-Parminter, elle sort de terre au 78, rue Rébeval, dans le quartier de Belleville. Un étage est ajouté après 1925.


Les ateliers fonctionnent bien même si, un matin d'avril 1930,  l'explosion de quelques bonbonnes d'acide nitrique provoque un incendie et des dégâts matériels. Mais, au bout de dix ans à peine, les cinq étages, la cour, la nef centrale se révèlent déjà trop petits. En 1930, les dirigeants de Meccano décident d'installer en France une plus grande usine. Elle est construite en banlieue, à Bobigny, et opérationnelle à partir de 1934. Rue Rébeval ne restent alors que l'administration et l'expédition.
En 1951, Meccano abandonne finalement la rue Rébeval, et regroupe tous ses services à Bobigny, avenue Henri Barbusse. L'immeuble de Belleville est vendu.

Les étonnantes courbes de la façade (juin 2011)
Le Secours mutuel agricole s'y installe au milieu des années 1950. Le centre d'études supérieures de la Sécurité sociale y a également son siège à titre transitoire dans les années 1960.

Puis, à partir de 1985, les lieux, assez inchangés depuis l'époque Meccano, sont récupérés par l'Ecole d'architecture de Paris-Belleville, qui y demeure jusqu'à l'été 2009. 
Après des travaux, l'immeuble, qui dispose désormais de salles de conférence, d'un auditorium, etc.,  accueille depuis novembre 2012 l'Ecole des ingénieurs de la ville de Paris.


dimanche 26 juin 2011

L'usine des chaussures Dressoir, rue du Général-Lasalle





L'immeuble du 18 rue du Général Lasalle en juin 2011
Sur les terrains libérés par la liquidation de l'usine à gaz de la rue Rébéval s'installe au tout début du vingtième siècle une importante usine de chaussures, celle de deux négociants, Emile Dressoir et M. Pémartin, installés précédemment dans le quartier du Faubourg Saint-Martin. 
L'adresse officielle de l'usine, qui est également le siège social de l'entreprise, est 18, rue du Général-Lasalle, mais le bâtiment occupe en fait la majeure partie du côté pair de cette rue en pente.
En 1908, à l'occasion d'une affaire de vol de matières premières (cuirs, peaux de daims, de chevreaux ou de chamois) dans les locaux, l'Argus de la cordonnerie précise que l'usine emploie plus de 1.600 ouvriers.
Selon les archives de la préfecture de police, elle en compterait environ 1.300 entre 1906 et 1911. A l'époque, Emile Dressoir préside le Syndicat général de la chaussure de France. En novembre 1911, il est fait officier de la Légion d'honneur.
Les chaussures Dressoir prennent vite leur envol, et entrent en Bourse dans les années 1920.
Vers 1920, la maison compte 6 usines, 4.000 ouvriers, et annonce une production de 12.000 paires par jour. En 1925, après avoir absorbé un de ses concurrents, les chaussures Incroyable, Dressoir affiche bizarrement, dans une publicité parue dans l'Ouest-Eclair, deux fois plus d'usines (12), mais moins d'ouvriers (3.000) et une production journalière ramenée à 6.000 paires.
En 1927-28, la production monte à 1,4 million de paires en douze mois.

 
C'est le moment où, après avoir grandi par acquisition, les chaussures Dressoir se retrouvent elles-mêmes la cible d'un de leur rival, le groupe de Nathan Ehrlich, contrôlé par un banquier très entreprenant, Albert Oustric. Après avoir pris le contrôle de Dressoir, il poursuit ses emplettes en mettant la main sur un autre groupe du secteur, Monteux, également propriétaire des chaussures Pinet et Raoul. Au faîte de sa puissance, le "trust de la chaussure" ainsi constitué compte une dizaine de sociétés, de nombreuses usines, ainsi que des centaines de magasins. Toutes ces entreprises ont leur siège aux 17 et 17 bis avenue Simon Bolivar. Celui de Dressoir y est transféré en mai 1931, l'usine demeurant rue du Général Lasalle. Son fondateur Emile Dressoir meurt peu après, en août 1931, à l'âge de soixante-quinze ans.

Les affaires hautement spéculatives et passablement opaques d'Albert Oustric, cependant, tournent mal. Le dossier vire au  même au scandale lorsque sont découverts les liens entre Albert Oustric et le ministre des finances puis de la justice Raoul Péret, et le fait que ce dernier ait retardé l'inculpation du banquier en 1930. 
Le chateau de cartes s'écroule alors, au moment où une autre affaire d'une plus grande ampleur, l'affaire Stavisky, fait la une des journaux. En 1933, un groupe bancaire tente de remettre de l'ordre dans cet entrelacs de sociétés, et de les redresser.  
En février 1934, cependant, la justice procède à la mise en faillite simultanée des dix sociétés du groupe, y compris les chaussures Dressoir. "Cet impressionnant bouquet de faillites n'est pas, comme on pourrait le penser au premier abord, un krach général de la chaussure française, mais au contraire une nécessaire opération d'assainissement en vue de rétablir, sur des bases normales, l'industrie de la chaussure en France", commente alors Le Petit Parisien (21 février 1934).


"Comment ne pas me souvenir de ce Belleville de cuir où j'ai grandi ; un père fabricant de chaussures et moi qui, plus tard, lui succédai, écrit Clément Lépidis (1920-1997) dans Je me souviens du 20ème arrondissement (Parigramme). Belleville d'alors, empire de cuir, les fabricants, que je nomme anciens colonels de la bottine, les Gravanis, les Milonas, les Bray, les Katarklatis, les Totaklérian, d'autres encore qui fournissaient besogne à des milliers d'ouvriers, sans oublier bien-sûr les deux usines Monteux et Dressoir. On y patronnait, on y coupait, on y piquait, on y montait, on y finissait, on y brochait, on y maillochait d'inimitables modèles, de l'escarpin au cothurne."  

Juin 2011, la façade de l'immeuble devenu hôpital psychiatrique.

Après ces années d'utilisation industrielle, l'immeuble devient propriété de l'Etat, qui y installe notamment l'Union des groupements d'achats publics (UGAP) à la fin des années 1960. Il est ensuite récupéré par l'Education nationale, qui y loge une partie de ses archives. Mais les lieux se détériorent. Il pleut à l'intérieur. Durant les années 1990, ils sont laissés à l'abandon.
Début 2005, de jeunes artistes en mal d'ateliers décident d'occuper l'endroit, attirés par ses vastes espaces (6.000 mètres carrés sur quatre étages), sa haute verrière "avec son lierre desséché qui pend le long d'une charpente métallique", ses larges escaliers de bois. L'endroit, rebaptisé "La Générale", se trouve découpé en trois pièces pour les répétitions, une grande salle de spectacle, une cantine, un studio de prises de vue, un atelier de travail du bois, des lieux d'exposition, etc.

L'Etat ayant saisi la justice, les artistes doivent finalement partir en 2007. Après quelques années de travaux, l'immeuble de la rue du Général Lasalle, cédé à la Caisse des dépôts, a été reconverti en 2011 en un hôpital psychiatrique d'un peu plus de 100 lits, appelé Maison Blanche.

vendredi 3 juin 2011

Boulevard de la Villette, la moutarde Bornibus

58-60, boulevard de la Villette
Métro : Belleville 


Au 58, boulevard de la Villette, impossible de rater cette belle façade agrémentée de deux plaques à la gloire de la moutarde Bornibus et du fondateur de l'entreprise. De grosse lettres-enseignes en plastique terni montrent aussi que l'activité s'est poursuivie jusque dans les années 1970-80. Derrière l'immeuble bourgeois, qui abritait les bureaux et les appartements de la famille Bornibus, l'ancienne usine existe encore, reconvertie en loft et invisible depuis le boulevard. Son fronton est également orné d'une plaque "Alexandre Bornibus", et d'une autre inscription, "Vinaigrier" au sommet du bâtiment.


Comme indiqué sur la façade, la maison a été créée par Alexandre Bornibus en 1861. Cet homme entreprenant, né à Verpillières-sur-Ource (Aube) en 1821, fut d'abord instituteur dans un établissement dirigé par son frère Joseph, puis responsable -toujours avec son frère, et un troisième larron, Nicolas Lefèvre- d'une laiterie et crèmerie en gros installée 19 rue de Milan. En 1860-61, à l'approche de ses quarante ans, il prend son envol : se séparant de son frère, il reprend une fabrique de moutarde, Touaillon et fils, installée dans le quartier des Halles, 8 rue Coquillière. Très vite, il rebaptise l'entreprise et la déménage dans le quartier tout neuf de Belleville. Une "usine à vapeur" est ainsi construite au 18, boulevard du Combat, adresse qui deviendra 60, boulevard de la Villette lorsque l'artère sera rebaptisée et la numérotation modifiée. 


Alexandre Bornibus
En quelques années, Alexandre Bornibus devient alors l'un des rois de la moutarde en France. Un succès rapide lié en partie à ses efforts en matière d'innovation, notamment pour modifier les ustensiles employés de longue date dans la fabrication de la moutarde de Dijon. En mars 1864, il dépose ainsi un brevet pour un "moyen de tamiser la moutarde et diverses autres substances". 


"Ce fabricant, par des procédés à lui, est arrivé à populariser la moutarde; il a fait pénétrer cet apéritif dans tous les ménages", s'extasie "Le Petit Journal" en 1869, à l'occasion d'un article évoquant la gestion sociale de l'entreprise: une fois par an, Alexandre Bornibus donne une journée à ses employés, qui partent tous ensemble dans les voitures de l'entreprise pour un plantureux repas à la campagne. "Nous allons aux champs nous ébattre en l'honneur de médailles qu'il a obtenues dans l'année pour se produits et pour ses appareils de fabrication", raconte un membre du personnel.


Dans son dictionnaire, Pierre Larousse signale l'une des inventions signées Bornibus: "Pour les voyages au long cours et les excursions dans les climats lointains, cet industriel a inventé la moutarde en tablettes sèches. Pour en faire usage, on en gratte avec un couteau la quantité que l'on désire sur son assiette, on l'humecte de quelques gouttes d'eau, et l'on obtient aussitôt le condiment désiré." 
 
Illustration tirée de l'Exposition Maritime internationale (1868). 
On aperçoit au fond le belvédère des Buttes-Chaumont.
Quelques années plus tard, le Dictionnaire encyclopédique et biographique de l’industrie et des arts industriels se montre également très laudatif : Alexandre Bornibus "devint le premier et le plus important des fabricants de moutarde. Dès lors, le nom de Bornibus fut fameux en Europe, et il ne tarda pas à devenir universel." 


Ce succès est aussi alimenté par les publicités pour la maison. En 1870, Alexandre Bornibus fait ainsi appel à Alexandre Dumas père pour vanter les mérites de ses produits. A la fin de son Grand dictionnaire de cuisine, le célèbre romancier insère un long texte consacré à son commanditaire. "A mon retour à Paris, j'allai voir les ateliers de Monsieur Bornibus, boulevard de la Villette, 60. Il me fit visiter son établissement avec la plus grande complaisance et m'expliqua que la supériorité de ses produits venait de la perfection de ses instruments de manipulation inventés par lui-même et surtout de la combinaison et du choix de ses matières premières", écrit notamment Dumas. 


Dans la même veine paraît en 1878 un opuscule de 32 pages écrit par Étienne Ducret et intitulé "La Bornibusiade" : il s'agit d'un "poème gastronomique, piquant, apéritif, hygiénique, biographique, historique et lyrique, en vers libres", tout à la gloire d'Alexandre Bornibus et de sa moutarde. En 1900, c'est le fameux cinéaste Georges Méliès qui réalise un court métrage publicitaire dans lequel les clients d'un restaurant se disputent les pots de moutarde Bornibus, tant elle est savoureuse. Dans les années 1930, Pauline Carton sera également mise à contribution.  
La seule image qui reste du film de Méliès,
aujourd'hui disparu
L'essor de l'entreprise est cependant émaillé de drames. A commencer par une série d'incendies. En décembre 1866, un feu "activé par l'huile et le matières premières entassées dans la maison de fabrication", menace d'embraser tout le quartier. En 1870, les Bornibus achètent le 58, boulevard de la Villette, c'est à dire la propriété voisine de celle qu'ils louaient. Ils démolissent l'ensemble progressivement et reconstruisent l'usine puis le bâtiment qui donne sur le boulevard. Les travaux de démolition et reconstruction dureront 11 ans, jusqu'en 1881. 
Affiche de Foré pour Bornibus (1954)
En avril 1885, un nouvel incendie prend naissance "dans un vaste grenier à fourrages, situé au fond de la cour, au-dessus des ateliers de trituration, dans lesquels se situaient des matières inflammables", rapporte "Le Petit Parisien". 
Troisième accident en novembre 1901, des flammèches jaillies d'une cheminée mettent le feu au fourrage. 


Malgré ces incendies à répétition, la maison se développe, et passe entre le mains des trois fils d'Alexandre Bornibus, décédé en 1882. Mais en mai 1908, l'un d'eux, Georges, malade depuis des années, se tire une balle de revolver dans la tempe, "dans un accès de neurasthénie". Quatre ans plus tard, son frère Lucien se tue accidentellement dans l'usine, en chutant dans la cage d'un monte-charge. Paul, le troisième fils, se retrouve alors seul aux commandes. 


C'est le dernier Bornibus à diriger la maison. Au début des années 1930, alors que Paul approche des 75 ans, aucun des petits-fils susceptibles de prendre la suite n'est finalement à même de le faire: "l'un meurt à l'âge de vingt ans, deux sont tués durant la première guerre mondiale, le dernier revient handicapé (gazé...)", explique Bernard Pharisien, auteur d'un livre très riche consacré à la famille, Bornibus Le Champenois (2011). 


C'est donc un dénommé Charles Boubli, un ancien de Potin, qui reprend l'affaire. Il devient PDG de Bornibus en 1931, et maintiendra pendant des décennies la stratégie de la société, très axée sur la publicité. "Les Boubli resteront aux commandes plus longtemps que les Bornibus", précise Bernard Pharisien. Au début des années 1970, l'entreprise toujours dirigée par Charles Boubli compte encore 70 employés. 
En 1992, ses deux filles Hélène Boutet et Michèle Aziza cèdent le contrôle à de nouveaux actionnaires. L'entreprise quitte alors le boulevard de la Villette, tout en maintenant la marque Bornibus. En février 2012, la société Agrodor qui exploitait la marque a cependant déposé son bilan et été placée en redressement judiciaire. Cela pourrait annoncer la fin d'une histoire industrielle entamée il y a un siècle et demi. 


Buvard publicitaire Bornibus