Affichage des articles dont le libellé est Papier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Papier. Afficher tous les articles

lundi 4 juillet 2016

Exacompta-Clairefontaine, la dernière usine de Paris

Les salles des accumulateurs, au 134 quai de Jemmapes (décembre 2011)
132-134 quai de Jemmapes
Métro : Colonel Fabien

Quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin, se trouve la dernière grande usine encore en fonctionnement dans Paris intra muros. Exacompta-Clairefontaine, l’un des principaux industriels français de la papeterie, y fabrique agendas et carnets depuis des décennies, pour la fortune de la famille Nusse, propriétaire du groupe.

Adepte du secret, celle-ci ne laisse pénétrer aucun étranger dans ses murs. A peine peut-on apercevoir, en glissant un œil, les camions qui chargent et déchargent, et, posée à l’entrée d’un des bâtiments, une presse antédiluvienne. 

Dommage. Classée monument historique depuis 1992, l’usine du quai de Jemmapes est en effet l’une des plus intéressantes de Paris. C’est une sorte de bernard l’hermite industriel, un site abandonné par ses premiers occupants, et dans lequel une série d’activités ont successivement trouvé refuge.


Tout débute en 1825, lorsque le canal Saint-Martin est inauguré par Charles X. Une vaste zone industrielle se développe alentours dans les années qui suivent. Des dizaines d’entreprises s’installent. En 1888, un fondeur de cuivre peu apprécié de ses ouvriers, Guillemin, travaille ainsi au 132 quai de Jemmapes. Le site est démoli quelques années plus tard, pour laisser place à l’usine actuelle. 


En 1889, la Ville de Paris confie en effet à la Compagnie Parisienne de l’Air Comprimé (CPAC) une concession pour construire à l’emplacement des numéros 128 à 134 une importante centrale électrique, destinée à répondre à la demande de courant dans l’est parisien, en plein essor. Le lieu n’est pas choisi au hasard : le canal permet d’acheminer par péniche le charbon nécessaire au fonctionnement des machines, et son eau est utilisée pour la condensation, dans le processus de production de l’électricité. 



La CPAC de Victor Popp est une des compagnies qui se partagent alors le marché de l’énergie à Paris. Elle mise à la fois sur l’air comprimé, notamment avec son imposant site du Quai de la Gare, toujours visible aujourd’hui, et sur l’électricité.


La façade sur le quai de Jemmapes (détail, décembre 2011) 
Quai de Jemmapes, elle fait appel au grand architecte industriel de l’époque, Paul Friesé. Celui-ci conçoit un ensemble de bâtiments dont le principal, assez monumental, abrite des machines gigantesques. Encore auraient-elles été encore plus impressionnantes si les chemins de fer l’avaient permis. Mais pour les faire venir de Belfort, où la Société Alsacienne de Constructions Électriques de Belfort, ancêtre d’Alstom, assure leur assemblage, la hauteur maximum au-dessus du rail est de 4,18 mètres. « Il importait donc de ne pas dépasser 4 mètres environ pour la plus grande pièce indivisible de la dynamo », rapporte en décembre 1897 l’ingénieur Ferdinand Journet, directeur de la CPAC, dans le journal Le Génie Civil.


A l'intérieur de l'usine, vers 1905 

Compte-tenu de sa situation, dans un quartier déjà industrialisé de Paris, Paul Friesé doit limiter l’emprise au sol de l’usine. Cette contrainte le pousse à prévoir au centre de sa parcelle un immeuble de plusieurs étages, pour superposer les équipements. Au rez-de-chaussée, les moteurs et les dynamos répartis en 23 travées. Juste au dessus, les chaudières, placées de la même façon. Au deuxième étage et dans les combles, les soutes à charbon et les réservoirs à eau. Un élévateur permet de monter le charbon. Au total, de bas en haut, chaque travée contient ainsi un groupe électrogène complet de 1200 chevaux-vapeur, avec ses chaudières et ses réservoirs.


L'usine électrique avec ses cheminées fumantes en 1900 (vue d'artiste)
Sur le quai, l’architecte place côte à côte les salles des accumulateurs, reconnaissables à leur charpente métallique et aux grandes baies vitrées, et le bâtiment administratif, avec sa façade alternant briques rouges et de pierre ocre.


Benjamin Rabier, carte publicitaire pour Saderne,
132-134 quai de Jeammapes
L’ensemble est mis en service en 1896. Mais il ne fonctionne pas aussi longtemps que prévu. Au début des années 1910, la CPAC perd en effet sa concession, la Ville de Paris souhaitant réunir tous les réseaux d’électricité sous une seule bannière, celle de la Compagnie Parisienne de Distribution d’Électricité (CPDE). L’entreprise de Victor Popp cesse alors d’investir, et vend l’usine de Jemmapes à la CPDE en 1914.


Or le nouveau propriétaire n’est pas passionné par cette usine, pourtant l’une des plus modernes de France. La production d’électricité est stoppée. 



Dès 1915, une partie du site est louée à un fabricant de chaussures, Saderne. Il emploie très vite 300 ouvriers et ouvrières à la confection de chaussures pour les nombreux soldats. L’usine est ravagée par un incendie en janvier 1917, mais reprend son activité au bout de quelques semaines. Après la guerre, elle se reconvertit dans les souliers de luxe : « Saderne représente la perfection », assure son slogan en 1920.

Etiquette Labor sur un bleu de travail
Après Saderne, placé en liquidation judiciaire en 1927, le 130-134 quai de Jemmapes est transformé en entrepôt. On y trouve des « magasins généraux pour le commerce et l’industrie », doublés d’une salle des ventes. Les produits les plus divers saisis lors de faillites, notamment des meubles, y entament une nouvelle vie.

Le lieu accueille ensuite Monod, une société de bouchage à l’émeri, puis Labor, un confectionneur spécialisé dans les vêtements de travail, qui s’y trouve encore au milieu des années 1960. 

Clairefontaine, implanté tout à côté, au 158 quai de Jemmapes, dès les années 1950, récupère ensuite l’ancienne usine électrique. Une grande partie du pâté de maisons est désormais exploité par l’entreprise, dans un enchevêtrement de bâtiments hélas impénétrable.


Un des bâtiments Exacompta-Clairefontaine (décembre 2011)  
 
Bâtiment Exacompta, rue des Ecluses Saint-Martin (décembre 2011)  

dimanche 25 mai 2014

Alésia et le papier patriotique de la maison Prioux

La façade des 3 et 5 impasse Reille, avec son imposant portail (avril 2014)
3-5 impasse Reille
Métro Alésia ou Glacière


L’impasse Reille, près de la rue d’Alésia, garde le souvenir d’un des plus grands noms de l’industrie papetière française : Arjomari-Prioux.

Une façade de briques bicolores renforcée par une charpente en fer, un portail surdimensionné surmonté d’une épaisse traverse, du béton armé à l’intérieur : un coup d’œil suffit à comprendre que l’immeuble a été conçu pour accueillir des matériaux lourds et volumineux. En l’occurrence d’énormes bobines de papier.


Dans les années 1890, Paul Prioux, un négociant en papier devenu également fabricant, fait construire ici de nouveaux magasins et ateliers par les architectes Barberot et Laurent. Ils remplacent ceux installés par son père Stanislas Prioux au 47, quai des Grands-Augustins. 

Le siège social et les bureaux sont également transférés impasse Reille quelques années plus tard, en 1900, même si l’entreprise garde pour ses clients un point de vente rue du Louvre, "à l’intérieur de Paris" comme on dit alors.

Détail du portail (avril 2014) 
C’est une phase de grand développement pour la société Prioux et Cie, qui étend rapidement son activité de production, avec des usines de pâte et de papier à Bessé-sur-Braye (Sarthe), Léry (Eure), et Corvol-L’Orgueilleux (Nièvre).

A Paris, l’impasse Reille sert d’entrepôt, mais aussi de manufacture pour une des spécialités de la maison : le papier à cigarettes. Dans ce domaine, Prioux choisit pour marque le nom du quartier, Alésia. Il évoque une défaite gauloise, mais aussi Vercingétorix, l’archétype du héros prêt à combattre et mourir plutôt que de subir le joug.


Le papier à cigarettes Alésia,
avec un portrait de Vercingétorix
Ce papier patriotique est distribué dans les tranchées aux poilus de certains régiments en 1914. A l’époque, l’entreprise crée aussi «pour nos soldats» une trousse en papier imperméable contenant notamment un couvre-képi, des semelles et un plastron.


Paul Prioux, cependant, n’assiste pas au développement militaire de sa maison. Il meurt subitement en 1913, à soixante-et-un ans, dans le château qu’il venait d’acheter à Couvrelles, près de Soissons. 

Après son décès, la société passe au fil des ans aux mains d’autres papetiers, dont Munier, Glatron, Baschet et Arjomari, mais le nom Prioux demeure utilisé pendant des dizaines d’années.

A présent, les bâtiments de l’impasse Reille, reconvertis, abritent d’autres entreprises, en particulier de biotechnologies.

Détail d'un paquet de papier Alésia destiné aux soldats.
Le fumée qui sort de la bouche du poilu forme le mot "Victoire" 

Le papier Alésia, pour des "cigarettes élégantes" 

Détail de la façade du 3 impasse Reille,
un assemblage de matériaux typique de l'architecture industrielle de l'époque (avril 2014) 

samedi 3 septembre 2011

37, rue du Louvre, le vaisseau amiral de la presse

Août 2011 (couleurs légèrement retouchées)
   Ce fut le vaisseau amiral de la presse. Le plus imposant, le plus moderne, le plus chic des immeubles abritant des journaux à Paris. Des milliards d'exemplaires en sont sortis. Il est toujours là, au 37 rue du Louvre, comme un paquebot prêt à fendre les flots parisiens. Mais plus aucune machine à écrire n'y crépite, plus aucune rotative n'y tourne. Plus jamais n'y retentit le fameux "à la...", l'hymne des typographes qui s'entonne un verre à la main. Le dernier journal a quitté les lieux en 2005, laissant la place à des bureaux et à une banque. Un signe des temps. 


L'immeuble à l'époque de Paris-Soir, 
dont on devine le nom en lettres claires
au milieu de la façade
Le bâtiment, sorti de terre à partir de 1932, est né de l'association de deux grandes familles industrielles du Nord, les Prouvost et les Béghin. Les premiers ont fait fortune dans la laine, les seconds dans le sucre et le papier. Mais la laine ne suffit pas à Jean Prouvost. En 1924, il reprend un premier petit quotidien en perte de vitesse, Paris-Midi, qu'il redresse en quelques années. Il récidive en 1930 avec Paris-Soir, dont il fait un très grand succès. En trois ans, le tirage passe de 60.000 à... 1 million d'exemplaires par jour ! Pour poursuivre cette aventure, Jean Prouvost fait alors entrer dans l'affaire Henri et Joseph Béghin, ses fournisseurs de papier. Et lorsque Prouvost juge nécessaire de regrouper ses différents journaux dans un nouvel immeuble, ce sont les Béghin qui se chargent de le construire. Ils choisissent un emplacement occupé précédemment par un bloc de bâtiments assez vétustes, à l'angle des rues du Louvre et du Mail. Au coeur du quartier de la presse. 


La construction est confiée à deux architectes, Fernand Leroy et Jacques Cury. Ils conçoivent un navire de 13 étages qui tient à la fois de l'usine et de l'immeuble de bureaux. Une usine à ossature d'acier cachée dans un "building" à la façade de pierre. C'est l'une des premières fois, alors, que des journaux sont imaginés, rédigés et imprimés en un même lieu. 


Sous terre, reposant sur un épais socle de béton, l'usine, ou plutôt les usines : une centrale électrique et un moteur Diesel sont installés au quatrième sous-sol ; ils alimentent les puissantes rotatives situées juste au dessus. C'est là aussi que sont entreposés les stocks de papier. Tout cela est invisible depuis la rue. 
Au rez-de-chaussée, un vaste hall d'entrée décoré de caissons lumineux et de grands bas-reliefs (Vesper pour Paris-Soir et Meridies pour Paris-Midi), des salles pour la réception des bobines de papier et pour l'expédition des journaux. Les services techniques, les ateliers de composition, la cantine sont situés aux étages intermédiaires, éclairés par des verrières. Plus haut, dans les étages en retrait, se trouvent les rédactions de Paris-Midi et Paris-Soir, les bureaux. Celui de Jean Prouvost, luxueux, est au cinquième. Au sommet, le tout-Paris fréquente la salle de réception, la salle à manger, le bar et le jardin-terrasse avec sa fontaine. Plusieurs ascenseurs et monte-charges, présentés comme des signes de la modernité des lieux, permettent d'aller de l'imprimerie aux bureaux en passant par le "marbre".


Un exemplaire de Paris-Soir 
écrit et imprimé rue du Louvre (4 septembre 1939)
Arrivés en avril 1934, Jean Prouvost et ses équipes profitent quelques années du "vaste hôtel particulier tout blanc, percé de larges baies" décrit peu après l'inauguration par Pierre Lazareff, le directeur de la rédaction de Paris-Soir. Titre-phare de la presse populaire, illustré -c'est assez neuf-  de nombreuses photos, accueillant les signatures de Kessel, Cendras, Saint-Exupéry, Albert Londres, Cocteau, Simenon, etc., le quotidien est alors en pleine expansion. Au point qu'il faut rapidement construire une nouvelle imprimerie, rue des Petites-Ecuries. En 1940, le journal frôle les 2 millions d'exemplaires par jour. 


La guerre ruine tout cela. A partir de l'été 1940, Jean Prouvost quitte la capitale, laissant les locaux déserts. Paris-Soir passe aux mains des Allemands. De Lyon, en zone libre, Prouvost lance son propre Paris-Soir. Mais à la Libération, les deux quotidiens qui se disputaient le même titre disparaissent, et Jean Prouvost ne parvient pas à récupérer l'immeuble. Dès le 20 août 1944, alors que les combats font rage dans Paris, des journalistes résistants et des FFI occupent l'immeuble. 


Une nouvelle vie débute alors pour le 37, rue du Louvre, qui, pendant une dizaine d'années, devient le fief de la presse de gauche. Au sous-sol sont désormais imprimés des titres tels que Libération et Front National, et des  journaux communistes comme L'Humanité, Ce Soir, dirigé par Aragon, ou encore Les Lettres françaises. En 1953, à la mort de Staline, la façade est drapée d'un immense voile noir orné d'un portrait du "petit père des peuples". 


L'Humanité quitte les lieux en 1954. Paris-Presse puis Paris-Jour lui succèdent. Mais la SIRLO, la Société d'Imprimerie de la Rue du LOuvre, a besoin de rentabiliser ses machines. En même temps que Paris-Jour, elle imprime Candide et Le Figaro, dont la rédaction est alors au rond-point des Champs-Elysées. 


Le sous-sol où se trouvaient les rotatives
Cette période dure jusqu'à l'achat du Figaro par Robert Hersant qui, dès l'année suivante, en 1975, transfère la rédaction rue du Louvre. L'immeuble devient alors, pour une trentaine d'années, le siège du Figaro ; il abritera aussi France-Soir dans les années 1990. Au bout de trois ans, cependant, l'imprimerie quitte Paris pour la Seine-Saint-Denis. Et en 2005, la rédaction, les photographes, les sténos, les maquettistes, etc., partent à leur tour, l'immeuble étant repris par une société foncière, Gecina. 


De la grande aventure des journaux dont cet immeuble a été le théâtre et l'emblème, ceux qui visitent les lieux à cette époque ne retrouvent plus grand chose. Un bâtiment qui fut somptueux. Une odeur de graisse dans la salle des rotatives. Et quelques affiches de la CGT, froissées : "Non aux fossoyeurs de l'imprimerie"


A lire sur le sujet : "37, rue du Louvre, de Paris-Soir au Figaro", par Agnès Chauvin.


mercredi 3 août 2011

Les ateliers Hachette, rue Stanislas

L'ensemble immobilier actuel du 9 rue Stanislas (juillet 2011)

Un livre imprimé rue Stanislas
   Déception rue Stanislas. Au numéro 9 de cette rue du sixième arrondissement, un ensemble de quatre bâtiments d'habitation construits vers 1980 et sans guère d'intérêt. Rien ne subsiste des vastes ateliers Hachette, dans lesquels furent imprimés, brochés et reliés tant et tant de livres pendant des dizaines d'années, de la Comtesse de Ségur à "Mickey contre Ratino". 


En 1838, c'est d'abord une usine d'équipements pour l'industrie textile qui est construite ici, sur un emplacement alors inoccupé. Elle appartient à Pierre-André Decoster, un ingénieur mécanicien d'origine belge qui, s'inspirant des techniques qu'il a vues à l'oeuvre en Angleterre, a déjà ouvert deux ateliers dans le quartier, l'un passage Laurette (l'actuelle rue Joseph-Bara), l'autre rue Notre-Dame-des-Champs, et a besoin de locaux supplémentaires pour répondre à la demande. Sur place, on fabrique des broches, des métiers pour les filatures de lin. La Révolution industrielle est en marche...


Quelques années après la mort de Pierre-André Decoster, c'est Hachette qui prend possession des lieux. En 1876-1877, la maison d'édition et de distribution de livres construit rue Stanislas, à l'instigation de Georges Hachette, d'importants ateliers pour brocher et relier ses ouvrages, puis une imprimerie complète.



En 1884, grande nouveauté, Hachette fait installer sur place la lumière électrique. Pas moins de 400 lampes à incandescence de la société Edison sont mises en service.

Mais l'électricité n'est pas seulement une fée. En septembre 1897 -les ateliers fonctionnent donc depuis une petite vingtaine d'années-, un violent incendie se déclare sur place : deux fils électriques se sont semble-t-il touchés, et ont communiqué le feu à une boiserie. Le compte-rendu du Petit Parisien permet d'en savoir davantage sur les installations.


« Ces ateliers se composent de trois corps de bâtiment placés parallèlement et séparés par deux courettes, indique le quotidien. La construction du milieu, la seule qui ait été détruite par le sinistre, était haute de deux étages. Le rez-de-chaussée était réservé à la brochure et à la reliure; le premier et le second étage étaient occupés par les ateliers de brochure et de pliage. Trois cents ouvriers et ouvrières y étaient encore employés. Ces pauvres gens sont aujourd'hui sans travail."

Quant à l’origine de l'incendie, elle paraît claire. Hachette avait récemment fait installer l'éclairage électrique dans le bâtiment en cause. "Les essais préliminaires de la force motrice avaient eu lieu jeudi soir, pendant une heure, en présence de l'ingénieur, qui avait renouvelé vendredi les expériences, note Le Petit Parisien. Chaque atelier était desservi par une ligne spéciale, et les essais, très satisfaisants, avaient pris fin à six heures et demie. Après la départ des ouvriers, deux rondes avaient été faites dans les ateliers; rien d'anormal n'avait été remarqué et, leur service terminé, les gardiens de nuit logés dans les ateliers étaient rentrés chez eux. Le feu pourtant couvait déjà et devait éclater quelques heures plus tard avec la violence que l'on sait."

lundi 18 juillet 2011

Les trois Cours de l'Industrie, la Folie Titon et l'émeute Réveillon



   Si vous voulez découvrir les Cours de l'Industrie dans leur jus actuel - un jus grisâtre et crasseux, il faut le reconnaître -, ne tardez plus. De lourds travaux de réhabilitation, attendus depuis des années, viennent de débuter au 37 bis, rue de Montreuil. Le chantier, confié par la Société d'économie mixte d'aménagement de l'est de Paris (Semaest) au groupement d'entreprises Demathieu & Bard et GTPR, durera au moins trois ans. Les premiers bâtiments sont censés être livrés dès 2012. Coût du projet, au moins 12 millions d'euros. 

Il s'agit de mettre aux normes cet ensemble de trois cours pavées et de huit bâtiments sans faire partir pour autant la quarantaine d'artistes et d'artisans qui y travaillent, ni saccager des lieux chargés d'histoire : ici a jailli l'une des étincelles de la Révolution française...

   Les actuelles Cours de l'Industrie sont implantées sur des terrains qui faisaient partie au XVIIe siècle du parc de la Folie Titon, vaste domaine créé en 1673 par Maximilien Titon, un marchand et fabricant d'armes ayant fait fortune en équipant l'armée de Louis XIV. Son domaine, également surnommé "Titonville", s'étendait du 31, rue de Montreuil jusqu'à la rue des Boulets et abritait notamment un magnifique hôtel particulier. Après sa mort en 1711, c'est l'un de ses fils, Evrard Titon du Tillet, qui s'installe sur place. 

Plaque commémorative sur la façade du 31, rue de Montreuil
Le marchand puis fabricant de papiers peints Jean-Baptiste Réveillon (1725-1811) achète une partie des lieux en 1765, deux ans après le décès d'Evrard Titon du Tillet, et y construit une manufacture pour développer ses activités. Celles-ci se développent tant et si bien que Réveillon obtient en 1783 le titre de manufacture royale pour sa fabrique de papier vélin "dont il est le premier parvenu à découvrir la manipulation". En octobre de la même année, c'est des jardins de la Folie Titon appartenant à Réveillon que s'envole la première montgolfière habitée, avec à son bord Jean-François Pilâtre de Rozier. Réveillon a fourni le papier utilisé pour fabriquer les premiers ballons. Le succès du premier vol lui garantit une excellente publicité. 


"Le papier de tenture fut peu apprécié à l'origine, analyse la revue La Renaissance de l'art français et des industries du luxe en 1921. Coutant d'Orville écrit en 1769 que les  papiers peints sont bons pour la garde-robe et tout au plus pour les petites chambres de maisons de campagne. Mme de Genlis leur reprochait avec raisons de coûter presque aussi cher que de vraies tapisseries. Réveillon triompha des préventions en perfectionnant la fabrication de manière à obtenir un rendement plus économique, tout en faisant appel à des artistes de talent." 

En avril 1789, Jean-Baptiste Réveillon se retrouve la cible d'une révolte pré-révolutionnaire. Il est accusé d'avoir affirmé qu'un ouvrier pouvait "vivre avec 15 sols par jour" et qu'il fallait diminuer les salaires. Son effigie est brûlée en place de Grève. Sa manufacture, qui emploie alors près de 350 ouvriers, est mise à sac et incendiée par les émeutiers, et le mouvement sévèrement réprimé. On compte plusieurs centaines de morts.
"Sous le prétexte d'un propos que je n'ai tenu ni pu tenir, j'ai été en un instant écrasé d'infortunes, plaidera un peu plus tard Réveillon. Une perte immense, une maison dont je faisais mes délices, et qui présente partout l'image de la désolation, mon crédit ébranlé, ma manufacture détruite peut-être faute des capitaux nécessaires pour la soutenir; mais surtout (et c'est ce qui m'accable) mon nom qui a été voué à l'infamie, mon nom qui est abhorré parmi la classe du peuple la plus chère à mon coeur : voilà les suites horribles de la calomnie répandue contre moi". 


Un siècle plus tard, les frères Edmond et Jules de Goncourt, dans leur Histoire de la société française sous le directoire, compatissent: "Voyez cette magnifique ruche ouvrière, où se fabriquèrent, pour la première fois à Paris, des papiers vélin supérieurs aux papiers vélin anglais; des papiers d'imprimerie supérieurs aux papiers de la Hollande; des papiers veloutés à quatre-vingts teintes, égalant les tentures des Gobelins: eh bien, le maître de ces métiers, de cet hôtel, de cette fortune gagnée, pleure et ses glaces, et sa collection de dessins, et son argenterie, et son argent, et quarante mille livres de produits, et sa maison délabrée; il pleure, entre tout ce qu'il regrette, sa médaille d'or : Artis et industriae praemium datum Joanni Baptistae Reveillon. Anno 1785"


Deux frises de la manufacture Jacquemart et Bénard
En réalité, la manufacture survit à l'affaire. Mais l'ouvrier enrichi Jean-Baptiste Réveillon, lui, part en Angleterre et passe la main à d'autres dirigeants: Pierre Jacquemart et Eugène Bénard de Moussinières, un capitaine de grenadiers dans la garde nationale qui sera par la suite élu à la chambre des Cent-Jours. Après les avoir louées pendant un an, Jacquemart et Bénard achètent les installations en mai 1792. Ils y poursuivent avec succès la fabrication de papiers peints, René Jacquemart succédant à son père au décès de celui-ci, en 1804. Eugène Bénard, lui, quitte l'affaire en 1809, alors qu'il est devenu maire du 8ème arrondissement. 

En 1813, la manufacture fait faillite, en même temps que deux autres sociétés auxquelles René Jacquemart est associé: la savonnerie du 135, rue de Montreuil (Auguste Jacquemart et compagnie), et le Comptoir commercial fondé par son père (Jacquemart et Fils et Doulcet Dégligny). Des accords sont cependant trouvés avec les créanciers, et ce n'est qu'en 1840 que la manufacture de papiers peints est définitivement fermée. 

Escalier dans l'une des cours, juillet 2011
Elle est remplacée dans les années 1850 par une cité pour artisans, avec ateliers et logements ouvriers. Le programme est lancé à partir de 1853 par trois hommes d'affaires qui ont acheté le terrain: le sénateur Georges-Charles de Heeckeren (connu pour avoir tué en duel le poète russe Pouchkine), l'industriel britannique Robert William Kennard et le banquier Raphaël-Louis Bischoffsheim. Ce dernier est cependant écarté en 1855 à la suite d'un arbitrage.


Le résultat est la cité que nous connaissons actuellement. Du moins en partie, car ces cours de l'Industrie, largement consacrées au travail du bois, ont notamment souffert du feu. En mars 1908, elles sont ravagées par un énorme incendie. "Tout un groupe d'usines formant un vaste quadrilatère bordé par la rue des Boulets, la rue de Montreuil, la cité Souzy et la cité Saint-Michel a flambé", rapporte le quotidien La Presse du 2 mars. Le feu se déclare d'abord dans l'usine de force motrice Mahuet, construite en 1902 au centre du groupe d'ateliers, se propage aux installations de "MM. Margotton et Cie, fabricants de margottins" (des sortes de balais), puis atteint d'autres grands ateliers: l'usine de sièges Moreau et Pérault, qui compte à elle seule 300 ouvriers, celle d'encadrements Duponnois et Cie, les ateliers des ramasseurs de gravats Pouchart, ceux de métaux de Rougier, etc.  


Les trois cours survivent toutefois à cet accident. Pendant des décennies, elles constituent une sorte de village dans la ville, avec ses artisans qui se connaissent tous et, semble-t-il, un restaurant dans la dernière cour qui assure le repas de midi. La liste des occupants en 1913 donne bien la couleur: André et Cie, vernis sur métaux ; Bouckaert et Cie, moulures ; Brissot et Martin, force motrice ; Cannat, meubles ; Coupat, ébéniste ; Cretin, cadres ; Deswert, meubles ; Franck, ébéniste ; etc. 


Vue d'une des cours, juillet 2011
La cité passe en 1865 des mains de Heeckeren et Kennard à celles de Henri Racault et Antoinette Krieger, sa femme. Claire Duluc obtient les clés en 1883, puis Paul Jeammet, grand-père du dernier propriétaire privé, les récupère en 1942, indique une étude effectuée par le Musée des arts et traditions populaires. 

A partir des années 1970, la désindustrialisation de Paris se traduit par la disparition de certains ateliers. Ils laissent la place à des artistes "intéressés par des surfaces importantes et des loyers modérés", comme ils l'expliquent eux-mêmes. Des sculpteurs, des céramistes, des ébénistes -tradition du bois oblige-, des plasticiens divers, des musiciens. 


Vue d'une des trois cours, juillet 2011
Dans les années 1980-1990, les trois cours de plus en plus délabrées se retrouvent menacées de démolition. Leurs occupants se mobilisent et créent en 1991 une association: les Ateliers Cours de l’Industrie (ACI). Ils obtiennent en 1994 que les parties extérieures des bâtiments soient inscrites à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, puis surtout que la Ville de Paris achète les lieux au marchand de biens qui les avait récupérés. Chose faite en janvier 2004. Montant de la transaction: 7,1 millions d'euros pour une parcelle de 3.901 mètres carrés.
"Ce site exceptionnel échappe ainsi à la voracité des promoteurs", se félicite alors le maire du 11ème arrondissement, Georges Sarre, fier d'avoir contribué à sauver "un des derniers vestiges parisiens de l’architecture industrielle de faubourg Saint-Antoine". Son objectif: récréer ici "une véritable Cité industrielle et artisanale". Rendez-vous pour en juger en 2014. 


Les travaux en cours (février 2013)

dimanche 3 juillet 2011

Les procédés Dorel, rue de Tocqueville


La façade des Procédés Dorel (décembre 2011)
Des "Procédés Dorel", il ne reste que la façade. Mais quelle façade ! Elle est d'ailleurs classée. Au 45, rue de Tocqueville, dans le dix-septième arrondissement, le passant peut admirer un magnifique immeuble Art déco de quatre étages, avec de multiples inscriptions et des mosaïques polychromes dont les couleurs - rouge, vert et or - évoquent aussi l'Art Nouveau. 

Cette façade date du début des années 1920. L'immeuble a été construit pour l'entreprise Dorel par l'architecte Frédéric Bertrand (1869-1956), diplômé de l’école des Beaux-Arts en 1893, et auteur de nombreux immeubles à Paris. 

A l'époque, la société Dorel existe déjà depuis une vingtaine d'années ("Maison fondée en 1900" indique le fronton). "Dorel père et ses fils", qui deviendra "Dorel frères" puis "Les procédés Dorel", est spécialisée dans la reproduction de dessins, plans d'architectes, devis, cahiers des charges, etc. 
Les frères sont ingénieurs chimistes, licenciés ès sciences. Félix Dorel (1875-1942), qui deviendra le seul propriétaire, a mis au point des procédés de reproduction à base de gélatine, permettant de réaliser des photocopies avant l'heure. Ce sont les fameux "Procédés Dorel" qui donnent leur nom à l'entreprise. Félix Dorel est aussi artiste, et certaines de ses aquarelles sont visibles ici, sur le site internet de sa petite-fille Anne Dorel. 

La société a d'abord été installée au 92 rue Saint-Lazare, puis au 52, rue de Lévis. Dans les années 1910, c'est un hôtel proposant aussi des vins, Gayraud, qui occupait le 45 rue de Tocqueville. En juillet 1921, Félix Dorel obtient un permis de construire pour construire sur place l'immeuble industriel de trois étages dont il a besoin, avec de grandes baies éclairant les ateliers au premier étage. Il ajoutera un quatrième étage, faisant saillie, en 1934. "Le dernier étage était réservé aux appartements de la famille, se souvient Anne Dorel. Dans mon enfance, j'allais, non sans fierté, voir mon père dans son bureau, et j'y rencontrais mes oncles et cousins... Ma grand-mère, femme de Félix Dorel, habitait tout en haut." 

Le Matin, juillet 1924
Une publicité de 1934 pour Dorel
L'entreprise des "Procédés Dorel" imprimera ou réimprimera également des livres, jusqu'au début des années 1970 ("Dix essais sur les villes des pays sous-développés", de Milton Santos, sort en 1970). 

En 1998, l'immeuble a fait l'objet d'une lourde réhabilitation, pour le reconvertir en logements.  Du bâtiment initial, seule la façade a vraiment été conservée. Une nouvelle restructuration menée par l'agence d'architectes Palissad a été effectuée en 2008-2009, pour transformer la maison Dorel en un immeuble de bureaux de 3.150 m2. Coût annoncé: 7 millions d'euros. 
Les propriétaires Transimmeubles (devenu Emerige) et Natixis ont alors cédé les lieux à la Compagnie foncière du Palais-Royal. 


La façade (décembre 2011)


Document de l'agence Palissad