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dimanche 22 juin 2014

Panhard et Levassor, un siècle d’industrie avenue d’Ivry

L'usine Panhard réhabilitée, surmontée d'un conteneur à peau de verre et de métal ouvragé (doc AREP)
19 avenue d’Ivry 
Métro : Porte d’Ivry
 

Tout au bout de l’avenue d’Ivry, le bâtiment de briques rouges qui fait l’angle avec la porte d’Ivry a été profondément remanié, et surmonté d’une sorte de conteneur ocre en verre et en métal perforé on ne peut plus moderne. Mais la plaque restée sur le mur atteste qu’il s’agit d’un lieu historique : « Ici naquit l’industrie automobile en 1891 ».

Ce bâtiment constitue le dernier vestige des immenses usines Panhard et Levassor qui occupèrent des milliers d’ouvriers dans le quartier. 


Plaque sur un moteur de scie Périn-Panhard
Retour en arrière. René Panhard, d’origine bretonne, est un ingénieur centralien, qui a commencé par travailler chez un spécialiste du bois, Jules Périn, dont il est devenu l’associé. 
Devant le succès des machines à scier le bois Périn-Panhard, les locaux du faubourg Saint-Antoine deviennent trop exigus, et après la guerre de 1870, ils achètent un vaste terrain avenue d’Ivry pour y ouvrir une usine moderne.

La direction en est confiée à Emile Levassor, un condisciple de René Panhard à Centrale. A la mort de Périn, en 1886, la société devient Panhard et Levassor. Cette transformation est rapidement suivie d’un changement de métier. En 1889, les deux associés obtiennent en effet le droit d’exploiter les brevets que vient de déposer l’ingénieur allemand Gottlieb Daimler sur le moteur à pétrole.   


Le modèle 1891
Sur cette base, ils construisent avenue d’Ivry la première voiture mue par un moteur à explosion fonctionnant au pétrole. « Une sorte de phaéton à deux places monté sur quatre roues et portant sa chaudière sur le train d’avant », décrit la revue Le Voleur illustré en août 1891, alors que les premiers exemplaires n’ont pas encore été livrés aux clients.

« En la construisant, MM. Panhard et Levassor ont certainement donné une bonne solution du problème de la voiture à vapeur propre à circuler sur les routes non munies de rails », ajoute Le Voleur illustré.

L’invention des deux Français marque en effet le début de l’industrie automobile, et permet à leur propre entreprise de décoller, surtout lorsque, quelques années plus tard, ils simplifient leur modèle et placent le moteur à l’avant, une révolution décisive.


L'usine Panhard et Levassor en février 1917 (doc ECPAD)
Dix ans après la mise au point de la première voiture, l’usine de l’avenue d’Ivry est devenue un ensemble considérable, « presque une ville coupée du monde extérieur », relève un journaliste de The Motocar dépêché sur place au printemps 1901. 

Passé la porte d’entrée, c’est tout un quartier qui s’offre à la vue, avec les bureaux de l’administration à droite, la résidence du directeur Arthur Krebs à gauche, et surtout « des routes aux vastes dimensions, bordées par la hauteur des ateliers de chaque côté » : forge, fabrique des machines-outils, atelier de mécanique, atelier de roues du bois, magasin de pièces finies, montage des carrosseries, atelier d’essai, de réparation, etc. L’usine est alimentée en eau de source par des puits creusés sur place.

Cette ville dans la ville est en partie réorganisée à partir de 1913 pour mettre en place des méthodes tayloristes, sous l'impulsion de Charles de Fréminville, directeur technique et beau-frère d'Arthur Krebs. Après un voyage d'étude aux Etats-Unis au cours duquel il visite de nombreuses usines et rencontre Frédérick Taylor, Charles de Fréminville devient l'un des principaux propagandistes en France de ces techniques d'organisation scientifique du travail. Avec l'usine Panhard et Levassor comme vitrine.

Publicité pour la Panhard 24,
dernier modèle de l'entreprise
L'entreprise, célèbre notamment pour les courses automobiles auxquelles elle participe, prospère jusqu’aux Trente glorieuses, avec des modèles à succès comme la Dyna et la PL 17, mais aussi des camions et des bus. 
En 1965, longtemps après la mort des deux fondateurs, la société Panhard et Levassor finit néanmoins par être absorbée par son concurrent Citroën. La production est stoppée deux ans plus tard. Le 20 juillet 1967, la dernière voiture, une Panhard 24 bleue, sort des chaînes.

Depuis, une grande partie des ateliers a été rasée, pour laisser place aux tours des Olympiades. 


De 2007 à 2013, les bâtiments restants dans le triangle rue Régnault-rue Nationale-Avenue d’Ivry ont été réhabilités et totalement remodelés par le groupe d’architectes et d’urbanistes AREP, qui y a installé son siège, ainsi qu’une crèche et un accueil de jour pour des sans domicile fixe. 

La façade principale de l’ancienne usine, en brique et meulière, est devenue un élément intérieur d’un vaste espace de bureaux. Dans l’atrium, une superbe Panhard noire rappelle le siècle industriel qui s’est déroulé ici.  
L'atrium, avec une superbe Panhard noire (doc AREP)
La plaque posée en 1991 pour le centenaire (photo 2011)
L'usine pendant les travaux de réhabilitation (2011)

La pointe du triangle après réhabilitation (doc AREP)

lundi 17 mars 2014

Une cité industrielle rue Lecourbe

L'usine Ravier, avec le porche entre les deux bâtiments (carte postale, début du vingtième siècle)

296-298 et 305 rue Lecourbe
Métro : Lourmel


Ce bout de la longue rue Lecourbe permet d’imaginer le quartier au début du vingtième siècle, lorsqu’il était encore très industriel. Jusqu’en 1875, la rue Duranton voisine s’appelait d’ailleurs passage de l’Industrie, en raison des usines, notamment chimiques, qui s’y trouvaient.

Au 305 rue Lecourbe s’élève toujours un bâtiment reconnaissable à sa structure métallique et ses briques rouges. Il abrite une partie des ateliers de réparation des métros de la ligne 12 et de fabrication des sabots de freins en bois pour toutes les rames de la RATP.


Rue Lecourbe, l'extrémité des ateliers de Vaugirard (mars 2014) 
Ces ateliers de Vaugirard s’étendent sur tout un quadrilatère, jusqu’à la rue Desnouettes et la rue de la Croix-Nivert. Mais sans doute pour plus très longtemps : selon le plan local d’urbanisme, cet espace est dorénavant destiné à la construction de logements, notamment sociaux.

Presque en face, aux numéros 296-298, les deux grands immeubles de brique rouge qui se font face marquent l’entrée d’une petite cité industrielle bâtie autour de 1893, dont le porche a disparu. Elle comptait à la fois des ateliers, des bureaux, et des logements pour les employés. Ses architectes, Philippe Jouannin et Édouard Singery, sont connus pour avoir construit ensemble en 1898 un des magnifiques immeubles de la rue Réaumur, au numéro 61, étonnant mélange d’Art Nouveau et de style gothique.

Les deux immeubles du 296-298 rue Lecourbe, sans le porche initial (mars 2014)
Ici, les deux hommes ont travaillé de façon plus classique pour le compte de l’entreprise Ravier, spécialisée dans la serrurerie, la menuiserie et les charpentes, en bois comme en fer. Les frères Albert et Eugène Ravier y succédèrent à leur père, dans une fabrique moderne, dotée d’une machine à vapeur.

L’usine Ravier a laissé peu de traces, si ce n’est quelques entrefilets dans les journaux de janvier 1916, lorsqu’un de ses ouvriers, un Algérien de 22 ans qui sortait pour la pause de midi, fut tué par un inconnu de deux coups de couteau dans la poitrine. "On croit à une mystérieuse vengeance", commenta alors Le Matin.



Détail de la façade du 296 rue Lecourbe (mars 2014)

Après Ravier, plusieurs autres entreprises occupèrent la cité, en particulier le fabricant américain de robinets, raccords et autres tubes Crane, et, au début des années 1930, Henri Desprez, inventeur d’une « super-culasse » pour les voitures Citroën. 

Suivit notamment La Duclanisation, la société à laquelle l’ingénieur Alexis Duclan avait donné son nom. Elle resta sur place jusque dans les années 1970, proposant une technique d’étamage chimique des métaux originale. 

Agrandie grâce à l'ajout plusieurs étages, reconvertie en logements, la cité du 296-298 rue Lecourbe n’a aujourd’hui plus rien d’industriel.

Publicité pour la "super-culasse" de Henri Desprez,
parue en 1926 dans le Journal officiel de Madagascar 

samedi 10 août 2013

Boulevard Brune, une usine en face des fortifs

La façade de l'ancienne usine Pradel (printemps 2013)

159-163 boulevard Brune
Métro : Porte d'Orléans 


Au 159-163 boulevard Brune, ne ratez pas la belle usine en briques rouges et ocres en train d’être réhabilitée pour accueillir des logements. Au sommet du bâtiment principal, un intrigant bas-relief entremêle des motifs animaux et végétaux. 

Construite en 1896 pour un ingénieur, M. Pradel, spécialiste semble-t-il des instruments d’optique, l’usine a ensuite été utilisée par un imprimeur, Desgrandchamps, jusque dans les années 1980, puis par le transporteur de fonds Valiance.

L'entrée du 163 boulevard Brune (2013)
Il faut imaginer le boulevard Brune vers 1895. A l’époque, les lieux n’ont rien de propret comme aujourd’hui. Pas d’hôtel quatre étoiles, ni de bars à cocktails ou de tramway ultra-silencieux. 
Certes, l’ancienne rue Militaire n’appartient alors plus à l’armée depuis une bonne trentaine d’années, et la Ville de Paris a rebaptisée cette portion comme les autres du nom d’un maréchal d’Empire. Mais le nouveau boulevard longe toujours les "fortifs", ces fortifications construites du temps d’Adolphe Thiers tout autour de Paris pour rendre la ville imprenable, et qui marquent une véritable frontière avec la banlieue. L’endroit grouille de soldats. Au poste-caserne numéro 12, bastion 77, les jeunes gens qui veulent devancer l’appel doivent venir le vendredi à 11 heures, la visite au docteur a lieu dans la foulée. 

Dans les années 1890, cette muraille militaire, doublée d’un fossé et d’une bande de terre inconstructible, commence à perdre de son sens, ne serait-ce qu’en raison de l’augmentation de la portée de l’artillerie. Son démantèlement est évoqué, et de plus en plus de baraques s’installent dans le glacis, cette zone en principe interdite à la construction. Le dimanche, on pique-nique en famille sur les talus.

En face des fortifs aussi, sur l’autre côté du boulevard, les bâtiments se multiplient. Notamment des usines. Elles se glissent entre les fortifications et la ligne de train toute proche, la grande ceinture de pierre et la petite ceinture de fer.
Bas-relief en haut du bâtiment du 159 boulevard Brune
L’une des premières est l’imprimerie que fait bâtir Edouard Guillaume au 105, boulevard Brune en 1892. Cet éditeur suisse, qui habite un hôtel particulier tout près, rue de Coulmiers, vient alors de remporter un succès éclatant avec Tartarin sur les Alpes de Daudet, vendu à plus de 200.000 exemplaires. Pour remplacer son atelier trop étroit du boulevard Raspail, il conçoit un vaste local aux murs de brique blanche percés de grandes baies vitrées. 
"Il fit venir une série de petites machines qui s’ouvraient et se fermaient comme des papillons noirs. Elles étaient desservies par des jeunes filles et des jeunes femmes vêtues d’un coquet uniforme que leur payait Guillaume", raconte J.-H. Rosny aîné dans ses Mémoires de la vie littéraire (1927). Multipliant les collections, Guillaume produit sur place une série de beaux livres, signés notamment Pierre Loti, ainsi qu’une revue destinée spécifiquement aux bibliophiles, Le Carillon du boulevard Brune. 
A-t-il vu trop grand ? Il fait faillite dès 1895, et se replie dans des locaux plus modestes, avenue d’Orléans.

Publicité pour une voiture des Etablissements Ballot, 27 à 39 boulevard Brune 

Une autre imprimerie, encore plus imposante, s’installe cette même année boulevard Brune : celle qui fabrique les timbres-postes pour la France et ses colonies. Elle y restera jusqu’en 1970, date à laquelle elle sera délocalisée à Périgueux, avec ses quelque 500 salariés chargés de graver, imprimer, gommer et perforer les planches de timbres. 

Boulevard Brune se trouvent aussi, à partir de 1905, le siège et les ateliers de Ballot, un fabricant de moteurs puis de voitures repris à la suite de la crise du début des années 1930 par son concurrent Hispano-Suiza.

Pratiquement rien ne reste de tout cela en dehors de l’ancienne usine Pradel. Ne la ratez pas, décidément ! 



Vue intérieure de l'usine du 159-163 boulevard Brune (document David Zacot)

La partie gauche de l'usine du 159 boulevard Brune, en cours de travaux (printemps 2013)

Merci pour son aide à David Zacot, architecte et auteur d'un mémoire de fin d'études proposant une réhabilitation des bâtiments du 159-163 boulevard Brune. 

samedi 27 juillet 2013

Le Père-Lachaise, repaire d’industriels

Un cimetière bucolique... et industriel
16 rue du Repos
Métro Père-Lachaise  


Pas de tourisme industriel à Paris sans une promenade au Père-Lachaise. Connu pour ses tombes d’artistes et d’hommes politiques, de Molière à Maurice Thorez en passant par Proust, le plus grand cimetière de la capitale est aussi la dernière adresse de dizaines de personnalités liées à l’industrie.

C’est ici que sont enterrés Jean-Baptiste Réveillon (1725-1811), propriétaire de la Manufacture royale de papiers peints où eut lieu une importante révolte pré-révolutionnaire, et son successeur Pierre Jacquemart (1739-1804).

La tombe de Pierre Jacquemart


Ici repose également, dans une tombe toute simple recouverte de mousse, Claude-Henri Rouvroy, comte de Saint Simon (1760-1825). Après avoir spéculé sur les biens nationaux et participé à plusieurs affaires qui firent sa fortune puis le ruinèrent, ce rejeton d’une vieille famille noble fut l’un des premiers penseurs de la société industrielle française alors balbutiante, au travers d’ouvrages tels que Le Système industriel et Le Catéchisme des industriels. 

Au Père-Lachaise, le fondateur du saint-simonisme, pour qui "la société tout entière repose sur l’industrie", est entouré de plusieurs de ceux qu’il a influencés, comme Barthélemy Prosper Enfantin, Olinde Rodrigues qui fonda le journal Le Producteur, le maître des forges Pierre-Frédéric Dorian, Emile Pereire ou encore Ferdinand de Lesseps. Autant de figures de la révolution industrielle qui furent à l’origine notamment du canal de Suez et du développement du chemin de fer. 

La tombe rouge de Jean-François Chagot,
en fonte du Creusot (septembre 2013) 
Parmi les autres grands entrepreneurs figurent l’industriel du coton François Richard-Lenoir (1765-1839) et celui de la mécanique Jean-François Cail (1804-1871), auquel Jules Verne confie la construction des réservoirs du Nautilus dans 20000 lieues sous les mers. 

Jean-François Chagot (1750-1826), l’un des premiers à exploiter les richesses du Creusot et de Montceau-les-Mines, est également enterré sur place, sous un monument à ne pas rater : fabriqué en fonte du Creusot, il est enduit de ce badigeon sang de boeuf qu'on appelait naguère rouge antique. 


François Antoine dit Adolphe Schneider (1802-1845) et Jacques Schneider (1879-1928), deux membres de la puissante dynastie qui succéda à Chagot au Creusot, se trouvent non loin.

Le bucolique cimetière abrite aussi plusieurs pionniers de l’automobile, dont Armand Peugeot (1849-1915), l’homme qui lança l’entreprise familiale dans la bicyclette puis le quadricycle à moteur. Ses concurrents Panhard se sont fait construire une des chapelles mortuaires les plus imposantes du Père-Lachaise. 

Parmi les premiers industriels de l’aviation, les frères Léon et Robert Morane sont définitivement redescendus sur terre dans l'est parisien, de même que Ratanji Dadabhoy Jehangir Tata (1904-1993), le fondateur de la compagnie indienne Tata Airlines, dont la mère était française.

Plaques souvenirs à l'intérieur de la chapelle de la famille Morane

Voir aussi, à proximité : la sous-station électrique Père-Lachaise