lundi 15 août 2011

Le central Gutenberg, une forteresse téléphonique

Le 46 bis, rue du Louvre (août 2011)

  Un bâtiment massif encadré de deux imposantes tours d'angle : le central téléphonique Gutenberg se donne des faux airs de château médiéval. Cet impressionnant immeuble de pierre, de fer et de verre, paré de briques vernissées qui lui confèrent une légère teinte bleue, n'a cependant rien de moyenâgeux. Il a été construit vers 1891 par l'architecte Jean-Marie Boussard, anéanti par un incendie en 1908, et immédiatement rebâti presque à l'identique, en conservant les anciennes fondations et les murs du premier étage. Le nouvel architecte, Charles Giroud, a cependant eu recours à un béton armé qui n'était guère usité vingt ans plus tôt, et aux briques vernissées bleu pâle qu'il affectionnait particulièrement. En outre, des postes contre l'incendie ont été ajoutés à chaque étage.

L'édifice, dont les deux tours sont visibles au 46 bis, rue du Louvre, et au 55, rue Jean-Jacques Rousseau, mérite le détour.
Une des salles du central Gutenberg
avant l'incendie de 1908

L'invention et l'essor du téléphone, à la fin du XIXème siècle, ont entraîné la construction d'une série de centraux téléphoniques de ce type. Il fallait de grandes et solides bâtisses, pour accueillir tout un matériel alors loin d'être miniaturisé : une foison de câbles reliés à des boîtiers de connexion, des commutateurs, des "jarretières", des "répartiteurs" et autres "multiples"... 


Il fallait aussi de la place pour un personnel nombreux, et presque exclusivement féminin. En 1908, à l'époque de l'incendie, le central Gutenberg employait ainsi près de 1.400 "dames téléphonistes" chargées d'établir les communications lorsqu'une lampe s'éclairait sur le tableau situé en face d'elles. Ces "ombrageuses prêtresses de l'invisible", comme les appelait Marcel Proust, étaient réparties en deux équipes travaillant l'une de sept heures à midi, l'autre de midi à sept heures. Leur travail n'était guère gratifiant. "Je deviens un robot, un appareil ménager, précisément, placé devant un autre robot", témoigne l'une d'elles, Madeleine Campana, dans son autobiographie La Demoiselle du téléphone (en collaboration avec Jacques Jaubert, éd. Delarge, 1976). 
Détail du plafond
de l'ancienne cantine (août 2011)

De grandes verrières permettaient d'éclairer les quatre étages où oeuvraient les opératrices, avec leur casque vissé sur la tête. Au rez-de-chaussée se trouvaient les vestiaires, la cantine, et à l'entresol, une salle de repos. Les PTT devenues France Télécom ont, depuis, transformé ces pièces en agence commerciale Orange. Rue du Louvre, n'hésitez pas à y entrer pour jeter un oeil sur les piliers et le magnifique plafond, qui ont été préservés.


Madeleine Campana, qui travailla au Gutenberg dans les années 1920, décrit ainsi les lieux: "Une salle immense comme la nef d'une cathédrale dont les autels seraient ces buffets de bois" (les "multiples"). "Celle qui pénètre dans ce lieu saint de la technique ne voit que des dos sagement alignés. En arrière, plantée sur un bureau surélevé, la surveillante trône. Il y en a une pour dix dos. Les dos n'ont pas le droit de présenter leur figure sans autorisation... J’écoute, j’écoute, il faut parler plus fort que sa voisine pour se faire entendre."

L' "hôtel central des téléphones" Gutenberg est d'autant plus spectaculaire que c'était au début du vingtième siècle le plus grand, et de loin, des sept centraux que comptait Paris. En 1908, il comptait 18.000 abonnés, un nombre qui paraît minime aujourd'hui, mais était énorme pour l'époque. "Tous les abonnés des 1er, 2e, 3e, 4e, 8e et 10e arrondissements dépendaient du Gutenberg, souligne "Le Petit Parisien" juste après l'incendie du dimanche 20 septembre 1908. Il en était de même des grandes lignes desservant Londres, Bruxelles, Berlin, Rome et la Suisse. On peut dire que Paris est maintenant sans téléphone, les arrondissements frappés étant ceux où se trouve le centre de sa vie quotidienne."
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Le central Gutenberg en 1894 (gravure)

Le central téléphonique formait alors avec la grande poste voisine une sorte de quartier général parisien des PTT. A la construction du central, en 1891, la rue Gutenberg qui sépare les deux bâtiments fut d'ailleurs fermée par des grilles en fer forgé et déclassée, pour devenir une voie privée réservée aux services postaux et téléphoniques.


En 1909, l'année suivant l'incendie, alors que le personnel était installé dans des locaux provisoires, le Gutenberg fut l'un des points de départ de la grande grève des PTT contre une circulaire qui modifiait les conditions de l'avancement. Le 12 mars, notamment, une manifestation eut lieu dans la cour du central téléphonique. Quelques jours plus tard, environ 800 téléphonistes de Gutenberg se mirent en grève. Le relatif succès des mobilisations du printemps 1909 fut en partie à l'origine de la création en 1910 d'une Fédération nationale des PTT, autonome, qui disparut toutefois en 1914.

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